Cent cinquante mille fermiers se sont suicidés en Inde de 1997 à 2005, soit un défilé de deux victimes à l’heure sur l’autel de la globalisation. Semences, engrais, pesticides, pétrole, électricité : les coûts agricoles ont bondi de 300% depuis les années 90. Les revenus, eux, ont chuté sous les coups du dumping occidental.
Des paysans victimes de la mondialisation
La moitié des 89 millions de foyers paysans s’en trouve surendettée. Devant l’hydre de la saisie, nombre de fermiers préfèrent boire ces pesticides qu’ils n’ont plus les moyens d’épandre. Leurs terres vont ensuite consolider les Zones économiques spéciales (SEZ) réservées à l’agriculture industrielle.
Bien qu’elle dirige une coalition réputée de gauche, l’Alliance progressiste unie (UPA) du Premier ministre Shri Manmohan Singh n’a jamais consacré plus de 2% de son budget à l’agriculture, source de 22% du PIB de 800 milliards de dollars, depuis la prise de pouvoir en 2004.
Comme ses prédécesseurs du Parti du Congrès et du BJP, le gouvernement Singh poursuit l’abaissement des tarifs et des barrières tarifaires, ouvrant grand le marché domestique à maints produits étrangers, américains particulièrement depuis 1999, tout en accueillant à bras ouverts des firmes comme les transnationales de l’agrochimie Monsanto et PepsiCo.
Ces partis ont choisi par-delà les étiquettes politiques la modernisation et la libéralisation de l’économie indienne sous l’égide de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce changement de cap a au moins triplé les coûts agricoles ces dernières années, constate l’économiste, Rahul Sharma de New Delhi.
Pour faire bonne mesure et conformément aux diktats de la Banque mondiale, les banques gouvernementales et les coopératives indiennes ont cessé de prêter aux paysans qui paient, depuis, 40% ou davantage de loyer annuel à des particuliers pour financer l’achat de semences, d’engrais et d’autres intrants.
Et toujours sous influence, celle de l’agro-industrie, le gouvernement indien a récemment porté de 85% à 60% le taux minimum de germination des semences.
Prix agricoles en chute libre
Parallèlement, les paysans indiens ont été confrontés à des revenus en baisse. (...) Depuis, le Maharashtra suit les traces du Vidharbha à l’ouest du sous-continent où, selon les organisations locales, 95% des 3,2 millions producteurs de coton sont criblés de dettes.
Grenier du pays (60% de la production) et berceau de la Révolution verte de la fin des années 1950, le Penjab est lui aussi frappé par la détresse des campagnes, frappé doublement même.
Les apprentis sorciers
Emportés par le boom agricole (les rendements de blé et de riz avaient triplé les vingt premières années) et sourds aux avertissements du père de la Révolution verte, M.S. Swaminathan, dans son manifeste l’Evergreen Revolution, les agriculteurs ont abusé d’engrais chimiques et de pesticides tout en puisant sans discernement dans les nappes phréatiques.
Aujourd’hui, les sols sont devenus alcalins ou salins, le niveau des nappes phréatiques a baissé par endroits alors qu’ailleurs, les terres mal drainées et sujettes aux moussons sont saturées d’eau, générant un brouillard meurtrier l’hiver.
Le temps a plus exactement dégénéré dans l’ensemble de la plaine gangétique du nord de l’Inde, parce que barrages ou irrigation, les Indiens ont joué les apprentis sorciers.
Au lieu des 15 degrés Celcius habituels en cette saison, on enregistre 3 degrés parfois à New Delhi et jusqu’à 0 à Patna, dans le Bihar, dans une humidité relative de 90% à 100%. (...)
Enquête sur les suicides
Le gouvernement indien enquête donc sur les suicides de fermiers, phénomène connu de longue date mais confirmé et évalué pour la première fois en novembre dernier dans un rapport du ministère de l’Intérieur.
Il reçoit aussi une avalanche de requêtes d’organismes agricoles réclamant le retrait de l’Organisation mondiale du commerce et le rétablissement de barrières tarifaires pour contrer le dumping de produits subventionnés.
Le remède est connu et préconisé depuis des lustres par le Conseil indien de la recherche agricole : réhabiliter les sols, favoriser l’agriculture biologique et les engrais organiques, réduire la dépendance à l’égard de cultures gourmandes en eau.
Un peu tard, peut-être ? Le nombre des ruraux sans terre a bondi à 55% en 2005. Alors qu’un quart à peine des paysans indiens étaient endettés avant 1991, aujourd’hui 70% des fermiers d’Andhra Pradesh, 65% au Penjab et 61% au Karnataka croulent sous les dettes.
Les traîne-misère du Karnataka végètent maintenant jusque dans la capitale, Bangalore, la version indienne de la Silicon Valley plus familière des stars mondiales des TI qui y ont afflué depuis 10 ou 15 ans: Google, Microsoft, Yahoo, Amazon, IBM, Axa, Business Objects, HP, Capgemini, 2moro, Goldman Sachs, Siemens, Philips, Oracle, Intel, Texas Instruments, AT&T et les autochtones Wipro, Infosys, Tata Consultancy Services.
Bangalore d’où le Pr. G. Metha, à la tête des 2 000 chercheurs de l’Indian Institute of Science, vante un pays où des gens vivent en relative harmonie alors que plusieurs siècles les séparent.
Une façon originale de reconnaître que la nuit, une tout autre faune hante M. G. Road, des grappes de miséreux recroquevillés pêle-mêle dans les porches d’immeubles élégants comme le Bombay Store, parce que si l’Inde compte 300 millions de revenus moyens, tous les autres, et ils sont 800 millions, végètent à moins de un dollar par jour.