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La demeure abyssinienne de l’explorateur basque
Le château d’Antoine d’Abbadie, amoureux de la langue et de la culture basques et explorateur de l’Ethiopie, poursuit ses travaux de restauration. Il nous ouvre ses portes pour nous inviter à voyager au XIXe siècle.
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Un grand serpent rampe sur la façade méridionale de l’observatoire. Sous le porche de l’entrée principale, deux crocodiles menacent d’attaquer. Les nerfs de l’arc néogothique semblent être traînés par d’inquiétants escargots géants et au-dessus, veillant sur un blason portant l’inscription AA, un autre serpent encore plus menaçant invite le visiteur à faire demi-tour. C’est Abbadia, le château néogothique que le linguiste, astronome, géographe et explorateur Antoine d’Abbadie d’Arrast a fait construire au quartier de Zubernoa, sur les falaises qui se précipitent dans le golfe de Biscaye.
Longtemps inhabitée et à la merci de l’enbata, le vent rude et pluvieux envoyé par la mer, cette imposante bâtisse était rentrée dans une mélancolique solitude, perdant la couleur et la fraîcheur de sa jeunesse, ainsi que la mémoire de celui qui l’avait engendrée. Aujourd’hui, même si le processus de récupération sera long, le château d’Abbadia, géré par l’Académie des Sciences, n’est plus amnésique et son visage a repris la vigueur de la jeunesse.
"Antoine d’Abbadie est né le 3 janvier 1810 à Dublin. Son père, Michel d’Abbadie, descendait d’une ancienne famille d’abbés laïcs d’Arrast, commune du canton de Mauléon", nous raconte aujourd’hui le château, par l’intermédiaire de la ŒNotice Historique’ rédigée en 1907 par Gaston Darboux, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences. "L’institution de ces abbés laïcs", poursuit le récit biographique, "remontait, par-delà des croisades, jusqu’à Charlemagne, qui les avait créés pour défendre la frontière contre les Sarrasins. Les abbés laïcs vivaient la lance au poing dans les abbayes du Pays Basque ; ils avaient le droit de percevoir des dîmes, et prenaient part à la nomination des curés en les désignant au choix de l’évêque. Le nom même d’Abbadie, n’a pas été un nom de famille ; il s’appliquait à la fonction (abbatia, abbadia)".
Chassés de Soule
Lorsque la Révolution française a éclaté chassant la noblesse et l’Église, Michel d’Abbadie, commerçant en vin, a décidé de partir vers l’Angleterre puis vers l’Irlande où il a épousé la fille d’un pharmacien qui faisait partie de la petite noblesse locale. Le père d’Antoine d’Abbadie a fait fortune, à tel point que son fils aurait été l’un des plus gros actionnaires de la Banque de France. Mais on n’en est pas encore là. "La famille d’Abbadie s’est installée à Toulouse, mais venait souvent au Pays Basque, concrètement à Biarritz, qui à l’époque n’était qu’un petit village", explique Frédéric Soulu, administrateur délégué du château. "Dès son enfance, Antoine d’Abbadie pensait déjà à l’aventure. C’était l’époque des grandes expéditions et l’envie de devenir explorateur naissait chez lui. Le jeune Antoine d’Abbadie s’y préparait en faisant de grandes marches avec son frère. C’est à l’occasion d’une de ces marches qu’il découvre les falaises. Pour lui c’est un choc. Je crois qu’il voit ici une synthèse entre le Pays Basque et le paysage qu’il a connu en Irlande".
À 25 ans il commence à acheter des terrains, l’un après l’autre, ce qui lui permet en 1864 de posséder un domaine où démarrer le projet d’une construction inspirée du Œgothic revival’ qu’il a admiré en Angleterre. Conçu par l’architecte Viollet-le-Duc et mis en ¦uvre par son disciple Edmond Duthoit, le château est le premier édifice de style néogothique à avoir été classé Monument Historique. "Nous l’appelons Œle livre de pierre’, car c’est la vie d’Antoine d’Abbadie qui est racontée dans cette maison", affirme Frédéric Soulu en remontant les escaliers du porche. Le prologue est rédigé en gaélique et orné de trèfles irlandais : "Cent mille bienvenues".
L’original ou la copie
Dans le vestibule, à gauche, un grand escalier invite à monter au premier étage où l’on peut admirer des fresques colorées illustrant la vie en Ethiopie, pays où Antoine d’Abbadie a passé douze ans et d’où il est revenu très marqué ; à droite, un couloir mène à la chapelle. À mi-chemin, le salon Arabe, l’une des premières salles à avoir été restaurée. "Lorsqu’Antoine d’Abbadie a donné tous ses biens à l’Académie des Sciences, il l’a fait sous la condition que le château continue d’être un lieu d’activité scientifique. C’est ainsi que le château a été utilisé pour réaliser des observations astronomiques pendant des années. Et cela jusqu’en 1975, où le CNRS a décidé de ne plus financer l’observatoire, le Pays Basque n’étant pas un emplacement idéal pour ses activités", explique Frédéric Soulu. C’est dans les années 80, que l’Académie décide de "changer de logique et d’ouvrir le château au public". Les projets de restauration sont lancés en 1993 et les premiers travaux démarrent trois ans après. "L’architecte n’avait pas prévu assez de descentes d’eau pour évacuer la pluie. L’eau a pénétré dans la structure, dégradant les peintures, les tissus, les meubles... Les premiers travaux ont consisté à rectifier cela et à renforcer la structure". Du coup, les murs extérieurs ont retrouvé leur jeu de couleurs et à l’intérieur les opérations de restauration ont pu commencer.
Le salon Arabe, couvert de tissus rouges et de motifs islamiques, a été restauré entre 2001 et 2004. "Il y avait deux approches différentes pour la restauration, garder le tissu d’origine même s’il était décoloré et abîmé, ou créer une copie à l’identique pour retrouver l’ambiance chaude et riche du salon original. On a fait les deux, ici dans le salon Arabe c’est la copie, dans d’autres salles c’est le tissu original qui a été gardé".
C’est le cas du salon d’Ethiopie, où la restauratrice de textiles Isabelle Bedat mène depuis 2006 un travail de nettoyage et de consolidation des tapisseries. Le processus de restauration se poursuit partout au château, une bâtisse en forme de compas, divisée en trois ailes. "La partie Est, pour la religion, le Sud, pour la vie sociale et le Nord-Ouest pour le travail scientifique". L’observatoire n’est plus celui qu’avait connu Antoine d’Abbadie, car à l’époque une tour traversait le toit et plusieurs instruments d’observation astronomique envahissaient la salle. "C’était vraiment un laboratoire d’astronomie, bien entendu d’astronomie de l’époque : l’étude des constellations mais aussi du magnétisme terrestre ou de la météo". Le travail d’Antoine d’Abbadie fut si exhaustif qu’il y a cinq ans, un observatoire de la Marine des Etats-Unis a créé un catalogue sur les mouvements des étoiles basé sur les observations de Hubble et des données du catalogue que le scientifique basque avait publié il y a un siècle.
La chapelle
Pendant des années, ce laboratoire a été la seule partie vivante du château. Aujourd’hui, dans le cadre de la même politique d’ouverture au public, l’ancien observatoire accueille tous les ans, au mois d’août, des soirées d’observation du ciel, dites Nuits des étoiles, en partenariat avec des associations locales telles que la Société Astronomique de la Côte basque. Fin octobre une fête de la science sera organisée avec plusieurs sociétés de recherche scientifique telles qu’Aranzadi et en mai 2008 un gros projet verra le jour autour de l’Année de la Terre déclarée par l’Unesco.
Mais le volet scientifique n’est pas la seule âme d’Abbadia. Devenue garage à vélos pendant la seconde guerre mondiale, la chapelle du château fut l’église du quartier Zubernoa et surtout des métayers, "une trentaine de familles" qui travaillaient pour Antoine d’Abbadie. "C’était une façon pour Antoine d’Abbadie de veiller à ce que ses travailleurs soient de bons chrétiens. Cela fait partie du paternalisme du XIXe", sourit Frédéric Soulu. "Cela dit, Antoine d’Abbadie avait aussi un souci social: il a encouragé ses métayers à créer une caisse mutualiste pour assurer leurs soins médicaux. Il en avait été assez critiqué par les autres propriétaires".
Située à l’extrême Est, et restaurée elle aussi, la chapelle est devenue aujourd’hui un centre culturel grâce à un partenariat avec l’Institut Culturel Basque. Des concerts sont souvent organisés et dernièrement une nouvelle expérience a vu le jour : des sessions de bertsu ou vers improvisés en euskara. Pour la première session, les organisateurs ont récupéré les bertsu primés par Antoine d’Abbadie lors des fêtes d’Urrugne de 1855. "Pour nous, ça a été une très bonne expérience car nous souhaitions depuis un moment proposer des activités sur la culture et la langue basques qu’Antoine d’Abbadie aimait tant. Et cela fait vivre le château".
Désormais, la résidence d’Antoine d’Abbadie n’est plus inhabitée. Mais tout comme il y a cent ans, son avenir sera celui du quartier Zubernoa, il sera étroitement lié à ce littoral précieux qui avait tant touché l’explorateur de l’Ethiopie et que les administrations actuelles devraient sauvegarder. Peut-être que les esprits abyssiniens qui sans doute demeurent dans le château depuis plus d’un siècle veilleront à ce que le Domaine d’Abbadia vive encore dix fois cent ans.
Ez ikusi, ez ikasi
I.L.
Toute la maison est ornée de devises. En euskara, en latin, en français, en anglais, en allemand ou en ahmarina, la langue éthiopienne. "Plus être que paraître" est la plus répétée, mais on peut lire aussi le dicton arabe " l’aiguille habille tout le monde et elle reste nue". Ou en latin "le travail fait le bonheur". Sur les solives de la bibliothèque, on peut lire en basque : "Il suffit d’un fou pour jeter une grosse pierre dans un puits ; il faut six sages pour l’en retirer".
Dans la salle à manger, une grande table est entourée de chaises portant chacune sur leur dossier une lettre brodée en caractère coufique. En rangeant convenablement les chaises, on peut lire ceci : "puisse-t-il ne jamais se trouver un traître autour de cette table". Antoine d’Abbadie étant un fervent catholique, ce souhait ferait référence à la dernière Cène. Autant de dévotion chez un homme de sciences pourrait sembler contradictoire, mais au vu de la brève biographie réalisée par Gaston Darboux, Antoine d’Abbadie était un homme paradoxal. Le porche présente une autre devise qui montre assez bien le caractère particulier de ce personnage. Il s’agit d’un carré de pierre percé d’un trou aujourd’hui bouché. Autour, la phrase "ez ikusi, ez ikasi". Le trou d’où émergeait, à l’origine, l’extrémité d’un instrument d’observation scientifique. Antoine d’Abbadie souhaitait étudier la constante de la réfraction en pointant sa lunette méridienne sur le point le plus haut de l’horizon : la cime du Larrun. Mais l’observatoire se trouvant dans l’axe opposé du château, il a fait percer tous les murs. En vain, car lorsqu’il a essayé d’observer Larrun il a compris que la lumière se perdait dans le labyrinthe de tuyaux qu’il avait créé. Au lieu d’oublier l’erreur, il a préféré la mettre en évidence en faisant graver en euskara sur la pierre "rien vu, rien appris".
Apprendre fut l’objectif de sa vie. Pendant ses explorations africaines, Antoine d’Abbadie a non seulement cartographié l’Ethiopie et découvert les sources du Nil bleu ; il a aussi réuni un catalogue de vocabulaire d’une trentaine de dialectes et a récupéré des manuscrits d’une énorme valeur.
Apprendre, mais aussi transmettre et sauvegarder. C’est ainsi qu’il a tout fait pour que la langue basque soit transmise et sauvegardée. Il a instauré les jeux floraux et a impulsé les recherches sur la langue basque, publiant en collaboration avec Augustin Chaho des études grammaticales sur l’euskara et aidant le prince Louis Lucien Bonaparte à réaliser sa carte des dialectes de la langue basque sur les sept provinces.
"Nous autres Basques, nous sommes un secret, nous ne ressemblons pas autres peuples, fiers de nos origines et pleins de traditions nationales. Si nous avons un fondateur, un premier aïeul, c’est Adam" avait-il écrit dans l’un de ses carnets. Lui n’a pas eu de descendance et est mort loin du Pays Basque, à Paris. "Notre confrère s’est éteint le 19 mars 1897, dans cette maison de la rue du Bac où Chateaubriand était mort cinquante ans auparavant", peut-on lire dans la dernière ligne de la notice de Gaston Darboux. "Le lundi précédent, 15 mars, il assistait encore à nos séances. Il avait d’avance refusé tous les honneurs funèbres, mais ses métayers ont voulu, pendant dix-huit jours, veiller près de son cercueil, en attendant qu’un tombeau lui fût préparé sous la chapelle d’Abbadia. Mme d’Abbadie est allée le rejoindre quatre ans après, le 1er mars 1901".
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