Ken Loach glisse côté exploiteurs
·Prix du scénario à la Mostra de Venise, le film It’s a free world présente ce soir à Biarritz le "côté tragique" du monde libéral
"Le travail bon marché est au c¦ur de l’économie britannique" affirme le cinéaste Ken Loach, 71 ans, dont le film It’s a free world, prix du scénario à la 64e Mostra de Venise, sera présenté ce soir en avant-première au cinéma Le Royal de Biarritz, avant sa sortie dans les salles le 4 janvier. Si les chroniques réalistes n’ont pas eu les faveurs du jury du festival de Venise, présidé par Zhang Yimou, celle-ci, comme La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, s’est tout de même illustrée parmi les sorties de l’année. Du pur jus de Ken Loach qui dénonce l’exploitation des immigrants dans l’économie mondialisée, en se glissant, cette fois, du côté des exploiteurs.
Ironique, le titre du film "C’est un monde libre" annonce l’objectif de Loach: montrer la signification parfois tragique, au plan social, de l’expression "flexibilité du travail dans une économie libéralisée" qui circule abondamment, de l’univers des entreprises à celui de la politique. Dans It’s a free world, Angie est une maman célibataire qui affronte la vie crânement et décide, une fois mise à la porte d’une entreprise de recrutement en Pologne, de fonder sa propre agence d’intérim à Londres. Là, elle donne à des travailleurs sans papiers, ukrainiens, polonais ou afghans, des emplois non-qualifiés d’"un jour, une semaine ou un mois", en toute illégalité. Une fois prise dans l’engrenage de l’argent facile, la jeune femme va de plus en plus loin dans l’exploitation de la détresse humaine.
"La logique d’Angie est celle de toute entreprise: trouver la main-d’¦uvre la moins chère, élargir ses marchés et rogner sur les coûts afin de faire le plus de profit possible", estime Ken Loach, qui a réussi son coup médiatique en présentant le film à Venise en avant-première mondiale.
"Elle est une business woman modèle", poursuit-il, "elle n’a pas fait le choix de mal agir. Si elle veut survivre c’est ce qu’elle doit faire, et son comportement est au c¦ur de notre économie".
"Si les spectateurs sont horrifiés par elle, par ses actes, ils vont aussi se dire que pour changer cela, c’est tout le processus néolibéral de thatchérisation et de blairisation qu’il faut revoir", estime le cinéaste.
Parfois accusé de manichéisme, Ken Loach développe ici un propos riche et nuancé en représentant le camp des "exploiteurs" par le personnage d’une jeune femme attachante, aux origines ouvrières, elle-même victime du système. Mauvaise conscience de son pays dont il a dénoncé la politique répressive dans les années 1920 face au mouvement d’indépendance irlandais dans Le vent se lève, Palme d’or 2006 à Cannes, Ken Loach est bouleversé par l’injustice et la misère sociale. "Le travail bon marché est au c¦ur de l’économie britannique" dit-il avec véhémence. "Le gouvernement ne respecte pas sa propre législation: il fixe un salaire minimum puis s’assure que celui-ci ne sera pas payé, parce que s’il l’était, le prix des aliments, des vêtements, grimperait, l’inflation s’envolerait et cela déséquilibrerait l’économie", développe Ken Loach.
"Il y a une grande hypocrisie de la part des hommes politiques", juge le réalisateur, qui a livré de chaleureux portraits des laissés-pour-compte de l’Angleterre thatchérienne dans Riff raff, Raining stones ou Lady Bird. "Personne ne dit: Œnous voulons que les travailleurs d’Europe de l’Est viennent parce qu’ils sont bon marché et nos électeurs sont des consommateurs’. Ainsi nous verserons de maigres salaires et les aliments ne coûteront pas chersŠ Pourtant, telle est la réalité", conclut-il.
Ú Cinéma
It’s a free world.Vendredi 28 décembre. 20h.Royal.Biarritz.
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