Les curés oubliés du Pape
Le Vatican a récemment béatifié 498 religieux espagnols tués pendant la Guerre de 1936, mais il a oublié les curés basques assassinés par les défenseurs de la Croisade national-catholique
Les béatifications récentes de 498 "martyrs" espagnols n’ont "rien de politique". C’est la réponse du secrétaire d’Etat du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone, à la polémique ouverte après la grande messe qui a rassemblé place Saint-Pierre des milliers de fidèles munis de drapeaux espagnols le 28 octobre. "Les martyrs n’ont pas été proposés à la vénération du peuple de Dieu pour leur engagement politique, ni pour leur lutte contre qui que ce soit, mais pour avoir offert leur vie comme un témoignage de l’amour du Christ", a insisté Monseigneur Bertone reprenant le discours lancé par le Pape le dernier dimanche d’octobre.Le Vatican a beau essayé de refuser tout lien avec la politique, il est pourtant incontestable que la béatification des nouveaux Œbienheureux’ survient à quelques jours du vote au Congrès espagnol des députés de la Loi sur la Mémoire historique. Cette loi incommode énormément la droite ainsi que l’Eglise espagnole dont le passé est étroitement lié au soulèvement fasciste de 1936 contre le gouvernement de la IIe République espagnole. D’ailleurs, l’Eglise catholique a été l’un des piliers du régime militaire et aujourd’hui encore il n’y a pas eu de la part de la conférence épiscopale espagnole de geste de condamnation du franquisme. Pas plus que du Vatican, qui n’a toujours pas rejeté la Lettre des 35 évêques espagnols qui en 1936 ont qualifié de Croisade le soulèvement militaire. Ce n’est pas donc par hasard si l’Eglise espagnole s’oppose farouchement à la Loi proposée par les socialistes arguant qu’elle rouvre de "vieilles blessures". La quasi-totalité des évêques espagnols ont fait le voyage de Rome pour participer à la plus importante béatification de masse de l’histoire de l’Eglise, mais l’assistance, "plus de 35 000 fidèles" selon le Vatican, était beaucoup moins importante que celle qui avait été initialement annoncée : la Conférence épiscopale avait avancé début octobre le chiffre d’un million de personnes. Parmi les fidèles certains groupes d’extrême-droite se sont fait voir, dont le parti Comunión Tradicionalista Carlista, qui a évoqué "les martyrs de la Croisade", ainsi que des groupes qui ont scandé des slogans utilisés lors de cette croisade tels que "Vive le Christ roi!" La cérémonie, célébrée par le représentant du pape, le cardinal Portugais José Saraiva Martins, a commencé par la lecture de la longue liste des noms des "martyrs", qui comprend deux évêques, 24 prêtres, 462 religieux, trois diacres ou séminaristes et sept laïcs. Dans la liste ne figurent pas les seize curés basques assassinés par les troupes fascistes, dont l’écrivain José Ariztimuño "Aitzol", capturé à Pasaia et incarcéré puis torturé à la prison donostiar d’Ondarreta, et finalement fusillé au cimetière d’Hernani.
Amour du Christ
Pourquoi n’ont-ils pas été béatifiés ? Le pape Benoît XVI, qui s’est adressé à la foule réunie sur la place Saint-Pierre, a affirmé que la décision de l’Eglise était "exclusivement motivée par leur amour du Christ" et qu’on ne devait pas y voir un quelconque message politique. "Ces béatifications nous rappellent aujourd’hui l’importance de suivre humblement notre Seigneur, au point même d’offrir nos vies au nom de la foi", a-t-il notamment déclaré tout en soulignant que la béatification devait aider à la "réconciliation". Si c’était vraiment l’intention, l’Église a raté le cocheLa porte-parole du gouvernement de la Communauté Autonome Basque, Miren Azkarate, n’a pas caché son amertume affirmant avoir le sentiment d’être en train de voir une Église d’un autre temps. "Je ne vais pas rentrer dans le débat sur s’il fallait ou non réaliser cette béatification. Mais nous avons toujours la sensation de voir de nouveau une Église que nous croyons dépassée, une Église que l’on a connue ou que nos aînés nous ont racontée", en référence au National-Catholicisme espagnol. La porte-parole a souhaité évoquer la mémoire des seize prêtres basques, ainsi que "des nombreux laïcs qui ont lutté pour défendre la légalité républicaine et qui ont été fusillés". Des Basques mais aussi des Catalans, des Asturiens, des Andalous, des Galiciens, des Aragonais... De sorte que des catholiques de toute la péninsule se sont élevés contre cette béatification "discriminatoire". Réseaux chrétiens, un rassemblement de 146 groupes et associations catholiques de base, a fait savoir que la cérémonie était "inopportune et discriminatoire", parce que "l’Église espagnole doit demander pardon pour s’être alliée à Franco durant la guerre civile et au cours de la dictature avant d’organiser ce genre de cérémonies". L’opposition à ces béatifications a augmenté lorsque le site catholique des Etats Unis "National Catholic Reporter" a fait lumière sur le passé obscur de certains des martyrs, dont Gabino Olaso Zabala, curé basque qui pendant sa mission aux Philippines entre 1893 et 1900 avait torturé un prêtre local, Mariano Decanay, accusé de sympathiser avec des indépendantistes. Benoît XVI a accepté ce que ses prédécesseurs avaient refusé, notamment le pape Paul VI. La grande messe du 28 octobre a béatifié 498 "martyrs" et a oublié des dizaines de prêtres et laïcs morts en défendant des valeurs chrétiennes de justice, solidarité et liberté. Oubliés aussi les quelque 800 prêtres contraints par le régime fasciste à quitter le Pays Basque. Le ciel du Vatican n’est ouvert qu’à un seul camp.
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