Membre du Bureau National du parti Batasuna, le Bas-Navarrais Jean-Claude Aguerre est l’un des dirigeants de la formation de la gauche abertzale à avoir été arrêté par la police espagnole la semaine dernière au village de Segura, alors qu’ils sortaient d’une réunion. Emmené à Madrid, il a été entendu par le juge Baltasar Garzón, qui a dicté sa mise en liberté sous caution de 10000 euros. Il est tout de même accusé, tout comme ses camarades, d’avoir participé à une assemblée illégale.
Le juge Baltasar Garzón a ordonné les arrestations considérant que la réunion de Segura constituait une violation de l’interdiction des activités de Batasuna en tant qu’organisation officielle.
Malgré l’interdiction qui pèse sur Batasuna, notre parti fonctionne normalement, si on peut le dire ainsi. La réunion que nous avons tenue rentrait dans cette normalité. Nous avons été contrôlés à la sortie par la police espagnole, puis arrêtés et transférés à Madrid. L’opération a été purement politique. Nous avons tenu beaucoup d’autres réunions de ce type avant celle de Segura, mais c’est maintenant que l’on décide de nous arrêter. Il y a là une volonté manifeste d’agir. Mais, malgré toutes ces entraves, Batasuna continuera de s’organiser.
Ce ne sera pas facile avec une grande partie de la direction en prison.
ça n’a jamais été facile. Il faut se rappeler que même pendant le processus de négociation, la gauche abertzale a fait l’objet d’une vigilance policière, il y a eu une forte pression sur Batasuna et par exemple Unai Fano, membre de la commission de négociation, avait été suivi par la police. Donc, la répression n’est pas un élément nouveau pour nous. La gauche abertzale se trouve depuis longtemps dans une situation d’exception qui est inacceptable dans une Europe qui se veut démocratique.On nous empêche de développer un travail politique! On interdit non pas un parti mais des idées, un projet politique indépendantiste. On balaie des idées. Il s’agit d’une véritable attaque à l’encontre des libertés les plus basiques telles que le droit à mener une activité politique ou même le droit de réunion. C’est la plus grande agression politique que l’on ait vue dans cette Europe tant démocratique.
Batasuna est illégal en Espagne et légal en France. Ne craignez-vous pas une action similaire au nord des Pyrénées?
La situation est assez ubuesque. Faut-il rappeler que l’Espagne a réussi à nous faire inscrire sur la liste européenne des organisations terroristesŠ Et à preuve du contraire, la France est un Etat de l’EuropeŠLe Pays Basque se trouve soumis par deux Etats qui ne respectent rien. La gauche abertzale lutte contre ces impositions et même si pour l’instant l’activité politique de Batasuna n’est pas illégale en France, les agressions sont constantes. Rappelons par exemple l’arrestation de Giuliano Cavaterra, membre de notre bureau pour les relations internationales. Ou plus récemment la rafle policière en Basse-Navarre. On est dans une situation d’exception partout au Pays Basque, autant au sud qu’au nord. On peut interdire Batasuna, on peut essayer de rayer de la carte du Pays Basque des dizaines de milliers d’abertzale qui n’auront pas le droit au vote, mais le problème restera entier, autant dans l’Etat espagnol que dans l’Etat français.
Il y a eu une tentative de règlement du conflit, mais Paris n’a pas participé au processus.
Si, l’Etat français a participé au processus. Non pas dans celui de la négociation, mais sans aucun doute il a été un acteur du processus. C’est la police française qui a arrêté deux membres de la délégation de l’ETA dans les négociations, et les numéros de téléphone qu’ils portaient c’est Paris qui leur avait filés.ça fait longtemps que l’Etat français a fait son choix, celui de nier l’existence d’un problème. Il croit qu’il va pouvoir maîtriser les revendications du Pays Basque par des simili-procédures comme Pays Basque 2010, ou l’EPFL (Etablissement Public Foncier Local) ou encore l’Office public pour l’euskara. On ne peut pas résoudre les problématiques du Pays Basque par ces moyens. Il faut que l’on s’attaque au problème fondamental qui n’est autre que le manque de reconnaissance du Pays Basque par l’Etat français.
On est en train de parler d’un problème politique, non d’un fait divers. On n’est pas en train de discuter si Batasuna est légal ou non, la question est bien autre: le projet indépendantiste a-t-il le droit de pouvoir se développer ou pas? La réponse est non. Ce que Batasuna et la gauche abertzale proposent c’est de mettre en place un cadre démocratique qui permette aux indépendantistes de défendre et de développer leur projet.
La réponse à cette demande est souvent que les urnes sont là et que le projet indépendantiste reste très minoritaire.
On est en train de parler du droit de défendre des idées aussi minoritaires qu’elles soient. On ne parle pas d’imposer des idées mais de pouvoir les défendre. Aujourd’hui ce n’est pas le cas. Les deux pays qui soumettent le Pays Basque ne permettent pas que ces idées puissent faire leur chemin. Ici on l’a vu très clairement avec la question du Département basque. Même avec 30000 signatures on n’a pas le droit de consulter la population. Si à Paris ils sont aussi sûrs d’eux, pourquoi n’acceptent-ils pas le principe de la consultation? Après, le projet indépendantiste peut être minoritaire, mais il faut dire que dans les conditions dans lesquelles la gauche abertzale travaille, elle a un mérite extraordinaire d’obtenir les résultants qu’elle obtient dans les urnes françaises et espagnoles.
La question des urnes a été l’un des éléments débattus lors de la dernière assemblée de militants de Batasuna qui s’est tenue en septembre. Quels ont été les axes de travail décidés pour les mois à venir?
D’abord, nous nous sommes fixé comme objectif de socialiser notre proposition de projet d’autonomie pour les trois provinces du Pays Basque nord que nous avions présenté le 27 janvier à Ustaritz. A une période où les élus locaux vont continuer avec le protocole Pays Basque 2020, et au niveau hexagonal où on va entendre parler du comité Balladur, nous voulons faire valoir notre projet de résolution démocratique du conflit.Concernant les élections des 9 et 16 mars 2008, nous poursuivrons notre travail commun avec la dynamique Euskal Herria Bai pour les cantonales. Cette formule a très bien marché aux présidentielles et nous voulons la renforcer. Par rapport aux élections municipales, on va aller défendre notre projet de gauche et abertzale. Pour nous il s’agit d’un enjeu très important.
Enfin, le troisième grand chantier ce sera de faire avancer des projets de gauche pour faire face aux problèmes locaux tels que la spéculation foncière comme les problèmes qui vont arriver du fait de la politique néolibérale mise en place par Nicolas Sarkozy et dont les représentants locaux sont Beñat Inchauspé à Hasparren, Didier Borotra à Biarritz ou Robert Villenave à Anglet. Concernant le foncier et le logement, Batasuna souhaite participer avec des dynamiques de propositions pour résoudre ce problème. Pour nous il s’agit d’une question d’une grande importance, car la terre et la maison font partie de l’identité basque tout comme la culture ou la langue.
Vous avez cité trois communes où des alliances avec des abertzale sont en place ou peuvent se mettre en place.
En effet, parce que nous ne pouvons pas concevoir ce type de formules.
Et la position de Batasuna à ce sujet ne va-t-elle pas entraver un accord chez Euskal Herria Bai?
Les valeurs d’Euskal Herria Bai sont très claires: d’un côté la défense du Pays Basque qui est une nation qui a le droit de s’exprimer, mais qui est réprimée par l’Etat français, et de l’autre une position nette face aux politiques néolibérales. De ce point de vue nous ne concevons pas des alliances avec les représentants locaux de ceux qui méprisent le Pays Basque et qui défendent les politiques capitalistes.
Batasuna mène depuis des années une collaboration étroite avec d’autres partis politiques de nations sans Etat. A quelle étape se trouve ce partenariat?
La dynamique de coopération n’est pas conjoncturelle, mais structurelle. Nous continuons à défendre les minorités de l’Etat français même si le message de la part de Nicolas Sarkozy est clair. Nous cherchons la mutualisation des forces et on va essayer de développer le message lancé lors des présidentielles.