Chili 1974. Y a-t-il noms et dates plus symboliques du lien terrible unissant l’histoire du continent sud-américain et la conscience européenne ? Peu de tragédies nous remuent comme le coup d’Etat de Pinochet.
Et pour cause. Derrière le rôle actif de la CIA plane l’ombre passive de la vieille Europe. Pas si vieille, du reste : c’est par exemple à l’innovation française que le régime de Pinochet fit appel en termes de torture. On a les avant-gardes qu’on peutŠ Aussi la France, qui se sent étrangement "responsable mais pas coupable", ressasse ce souvenir chilien comme on remue un couteau dans la plaie. Complaisance ? Non : le rôle d’un festival de cinéma, c’est, par l’intelligence des moyens de l’image, retourner les forces fatalistes : rendre son corps au souvenir, non plus gloser sur le "travail de mémoire" mais revenir sur les lieux, rouvrir une plaie pour la mieux cautériser.
Cette année au festival, le retour sur place est précis : c’est la rue Santa Fe, à Santiago du Chili, le 5 octobre 1974. Ce jour-là, la future cinéaste Carmen Castillo est blessée et son compagnon, Miguel Enriquez, chef du MIR et de la Résistance contre la dictature de Pinochet, meurt au combat. C’est le point de départ du film Calle Santa Fe, documentaire lyrique, dense.
Miguel, est-il mort pour rien ? Au fil des rencontres, avec la famille, les voisins de la rue Santa Fe, les camarades, leurs vies, leurs visages, Carmen Castillo parcourt un chemin, qui va de la clandestinité à l’exil, des jours lumineux d’Allende aux longues années sombres de la dictature, avec tous ceux qui ont résisté à cette époque et ceux qui résistent encore aujourd’hui. Se tisse l’histoire d’une génération de révolutionnaires et celle d’un pays brisé. La quête du sens de ces vies engagées nous conduira dans les sous-sols d’un pays amnésique où les morts ne sont pourtant pas morts et où les jeunes inventent, une nouvelle fois, un rêve.
Ce film est projeté en avant-première mais il date de 2006 et fut notamment sélectionné en mai dernier à Cannes, en lice pour la Caméra d’Or dans la catégorie "Un certain regard". Il s’agit du premier long-métrage de Carmen Castillo, pour lequel la réalisatrice a retrouvé son pays après 29 ans d’exil.
Elle s’est réfugiée en France dans les années 70 après avoir été expulsée du Chili. Elle a écrit des récits en français et a réalisé des documentaires pour la télévision. A la fin de la dictature en 1990, le Chili lui semble toujours un pays hostile, étranger. C’est à partir de 2002 qu’elle entreprend de raconter son histoire, qui n’est pas sans heurt. Car de son propre aveu, la rancune envers ses propres compatriotes existe, violente, ambiguë. Ce film est donc aussi l’occasion d’interroger l’appartenance à une communauté. Ce que Madame Carmen Castillo résume magnifiquement, lors d’un entretien en mai dernier : "j’ai compris enfin cette manière d’être, cette façon de lutter d’un peuple qu’on n’avait jamais consulté, à qui on n’avait jamais demandé son opinion sur la dictature. (Š) Du film centré sur une histoire personnelle, je passe à un film choral, celui des voix d’une génération de révolutionnaires."