La campagne 2007 de l'anchois menacée d'une nouvelle guerre
·Alors que vendredi Bruxelles avait décidé de reporter le début de la campagne au 25 avril, huit chalutiers pélagiques français ont réalisé des captures et vendu le poisson
Madrid accuse Paris de ne pas respecter les accords, les pêcheurs cantabriques évoquent les événements de 1994, et les Labourdins annoncent qu'ils sortiront jeudi
Huit bateaux ont pris le large dimanche depuis les ports de La Turballe (Loire-Atlantique) et de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (la Vendée) à la capture de ce petit poisson qui depuis les années 90 fait l’objet de conflits. Les huit navires ont attrapé dans leurs filets sept tonnes d’anchois qu’ils ont débarquées et vendues à la criée de la Rochelle au prix de 0,88 euro."Deux bolincheurs et trois paires de chalutiers pélagiques ont capturé sept tonnes dans la nuit de dimanche", a confirmé le directeur du port des pêches de La Turballe, Jean-Michel Gralepois, joint par le Journal. "C’est du petit poisson", précise-t-il, ce qui explique le prix plutôt bas en comparaison des chiffres payés à la criée de Saint-Jean/Ciboure pour des anchois plus grands destinés à la conserve. La plupart des ventes oscillent entre les 3 et les 10 euros, même si parfois certaines prises ont été payées à 14 euros. Tout dépend de la qualité du poisson, sa fraîcheur et le moule, c’est-à-dire la taille. Les anchois d’entre 25 et 35 centimètres étant choisis préférentiellement par les conserveries. Mais cette année les conserveries ne vont vraisemblablement pas acheter d’anchois de la Cantabrique.Les marins pêcheurs du Gipuzkoa, de Bizkaia, ainsi que les Cantabres, les Asturiens et les Galiciens appellent au boycott. Ils contestent l’accord franco-espagnol de décembre 2006 mettant en place une "campagne expérimentale" pour la pêche à l’anchois. Pour les professionnels du sud, l’anchois est une espèce en danger qu’il faut protéger "pour préserver le secteur, car sans anchois toute une filière risque de disparaître". Ils critiquent entre autres le fait qu’il n’y ait pas de taux admissible des captures et que les prises puissent être commercialisées. Selon les tractations des deux ministres de la Pêche, du 15 avril au 15 juin la pêcherie est autorisée pour seulement 10% des navires des deux pays, soit vingt bateaux cantabriques et huit du littoral Atlantique. Les modalités de cette campagne expérimentale devaient être concrétisées par les deux ministères pour la fin mars, mais par manque de consensus, le commissaire européen de la Pêche, Joe Borg, a décidé vendredi dernier de reporter au 25 avril le début de la campagne expérimentale.
Pas de nouvelles de l’UE
Hier après-midi, à l’occasion d’une nouvelle réunion entre les ministres de la Pêche espagnol et français dans le cadre de la réunion des 27 à Luxembourg, Joe Borg a reconnu ne pas être au courant des captures d’anchois par des chalutiers français. "Nous n’avons pas d’information sur la question" a-t-il déclaré tout en rappelant l’illégalité d’éventuelles captures et la nécessité de protéger une ressource halieutique dont les stocks se trouvent selon les rapports scientifiques dans une situation critique. La décision prise par la Commission établit deux phases pour les prises d’anchois: du 25 avril au 2 mai, et du 3 au 23 mai. Dans ces campagnes participeront, selon la Commission, dix bateaux: sept espagnols et trois français. En fonction des résultats obtenus, une troisième phase pourrait voir le jour entre le 25 mai et le 15 juin. Lors de cette période dix-huit navires auraient le droit de pêcher. La ministre espagnole Elena Espinosa a accusé la France de "ne pas respecter" les accords signés en décembre dernier, alors que son homologue français, Dominique Bussereau a simplement déclaré regrettable la situation d’affrontements entre l’Espagne et la France sur cette question. Côté français, les professionnels rappellent que selon les accords de décembre, la période de la pêche à l’anchois s’ouvrait dimanche. "Nous n’avons pas de nouvelles de la Commission européenne", a déclaré à La Turballe, Jean-Michel Gralepois. "Nous, la dernière information que l’on dispose c’est le journal officiel du 13 mars qui autorise la pêche à partir du 15 avril". "On nous a dit que du 15 avril au 15 juin il y aurait des captures scientifiques et non scientifiques, alors nous ferons une pêche conjointe avec les scientifiques et une pêche non conjointe", a expliqué pour sa part Serge Larzabal, président du comité local des pêches du port de Ciboure. "On n’est au courant d’aucune décision de la Commission".
Huit bolincheurs à partir de jeudi
Des huit bateaux français autorisés à réaliser cette pêche, le Comité National des Pêches a décidé que ce seraient deux paires de pélagiques du port de la Turballe, une paire de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et deux bolincheurs du port de Saint-Jean-de-Luz/Ciboure. Huit bolincheurs luziens étant intéressés par la pêche à l’anchois, ils partiront en mer à tour de rôle.Les marins labourdins avaient décidé dans un premier temps d’attendre quelques jours pour prendre le large, mais "vu qu’au nord ils ont décidé de partir en mer, nous avons changé nos prévisions", a expliqué Serge Larzabal. "De plus, sachant que nos bolincheurs n’avaient pas l’intention de sortir, ils [les Bretons et les Vendéens] se sont permis d’envoyer huit bateaux alors qu’ils n’en ont droit qu’à trois". Et d’ajouter que, "à mon avis, il ne s’agit pas de deux bolincheurs et six pélagiques, mais de huit pélagiques". Quoi qu’il en soit, les professionnels labourdins ont décidé de sortir en mer à partir de jeudi. Mais tenant compte que 90% des prises sont commercialisées outre-Bidassoa, en raison du boycott lancé par leurs collègues du sud, ils ne pourront pas vendre le poisson. "Si on n’arrive pas à trouver d’autres marchés, nous serons contraints de jeter nos captures en mer", a annoncé Serge Larzabal. "En tout cas, eux feront pareil, puisqu’ils ont annoncé qu’ils sont contre la commercialisation de l’anchois et qu’ils ne vont pas vendre leurs captures". Eux, les Cantabriques, exigent de Bruxelles l’arrêt immédiat de la pêche à l’anchois et de faire respecter sa propre décision de reporter au 25 avril le début de la campagne. "Personne ne veut retourner treize ans en arrière", a déclaré le président des cofradias du Gipuzkoa, Jaime Tejedor. "On ne peut pas laisser les accords à l’interprétation de chacun". Voici pour le prologue du conflit de la pêche à l’anchois.Pourvu que l’épilogue ne ressemble pas à celui d’il y a treize ans.
18 avril 1994, dans le golfe de Gascogne, c’est la guerre !
Le 18 avril 1994 alors que la pêcherie d’anchois avait été fermée le 21 mars suite à un épuisement du quota français établi par les accords d’Arcachon de 1992, une quinzaine de pélagiques décidaient de poursuivre leur travail. Pour les professionnels cantabriques, c’en était trop. Quota épuisé et période de fermeture de printemps n’étaient plus respectés, les marins d’outre-Bidassoa décidaient de réagir. Au cours de cette journée, huit navires avaient été attaqués puis abîmés par les pêcheurs Cantabriques, la plupart basques. Entre autres, le "Laetitia", basé à Ciboure avait été saccagé et l’épave rendue à son armateur Juan Manuel Da Rosa. Le navire a été vendu pour le prix de la ferraille.Cette guerre de l’anchois entre les deux flottilles avait pour origine les différentes techniques de captures : la traditionnelle et la pêche aux filets pélagiques. Sept ans plus tard, lors du procès contre les marins gipuzkoar, le président des cofradias du Gipuzkoa, Esteban Olaizola, qui intervenait en tant que témoin avait indiqué que "les Français avaient transgressé les lois, vu que les quotas d’anchois étaient épuisés pour la France. Il est lamentable d’avoir dû en arriver là mais je constate que depuis, les règlements communautaires sont respectés". Hier, son successeur, Jaime Tejedor, a fait la même réflexion tout en espérant que l’"on n’ira pas aussi loin pour faire respecter la loi".
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