Il y a trois ans, en janvier 2004, alors que le projet d’agrandissement du barrage de Yesa (Esa en basque), situé à la frontière de la Navarre et de l’Aragon, avançait à petits pas, une fissure de deux mètres de large et de plus de vingt mètres de long dans la colline gauche sur laquelle s’appuie le mur de soutènement a provoqué l’émoi parmi les habitants. Depuis, les riverains, les associations écologistes et les partis politiques locaux n’ont qu’un seul cauchemar, le barrage, et une seule mission, arrêter les travaux d’agrandissement.Le projet n’est pas nouveau. Présenté au début des années 80, il a pris forme 20 ans plus tard. L’idée est de porter la cote du barrage de 77 à 116 mètres et sa superficie de 2.400 à 4.804 hectares. L’objectif de cet agrandissement serait de permettre l’irrigation des plaines de Saragosse et des Bardenas et la maîtrise des crues de l’Ebre et de l’Aragon.
L’apparition de la fissure en janvier 2004 n’avait pas eu pour conséquence l’abandon du projet. Estimant qu’il ne s’agissait que d’un problème mineur, les responsables de la CHE (Confédération Hydrologique de l’Ebre) ont décidé de poursuivre les travaux malgré la désapprobation des habitants et les protestations des écologistes. Si habitants et écologiques ont été surpris par la brèche, pour les experts cela n’a pas été une surprise. Des rapports géologiques élaborés par les professeurs de la faculté des Sciences de l’université de Saragosse avaient déjà prévenu de cette éventualité.
Même l’ingénieur dacquois René Petit, à l’origine du barrage inauguré en 1959, avait signalé dans un entretien publié en 1983 que l’éventuel agrandissement du barrage lui faisait "peur". Il s’inquiétait fortement quant à la capacité de son édifice à résister à cette charge supplémentaire.
L’indignation des habitants
Alors qu’il y a trois ans, l’apparition de la fissure avait permis d’éveiller les habitants, aujourd’hui une seconde information cachée par la CHE a servi à provoquer leur indignation. Mardi, un quotidien madrilène diffusait une information selon laquelle la Confédération Hydrologique de l’Ebre occultait un rapport qui au mois d’août tirait la sonnette d’alarme sur le glissement de 3,5 hectomètres cubes de terrain. Mercredi la CHE a reconnu l’existence de ce rapport élaboré par la société privée suite à un appel d’urgence des responsables des travaux. Ces derniers avaient montré leurs craintes par rapport à une brèche de 500 mètres de long, 300 de large et d’une profondeur moyenne de 20 mètres. Mais au-delà de cette fissure, le plus inquiétant aux yeux des opposants au projet c’est qu’il ne s’agit pas de la zone la plus instable de la colline gauche du barrage. Le volume du terrain considéré comme le plus dangereux et situé juste à côté, est estimé à 18 hectomètres cubes.Les opposants, dont l’association Río Aragón, s’interrogent sur les raisons qui ont pu emmener les responsables du gouvernement espagnol à accepter l’étude d’impact environnemental en 1999 "alors que les rapports des experts mettaient en garde sur l’instabilité de la colline gauche et alors que l’ingénieur de Yesa [René Petit] s’était lui-même opposé à tout projet d’agrandissement soulignant le danger que cela pourrait entraîner".
Le maire d’Artieda, village situé en amont et opposé à l’agrandissement du barrage qui diminuerait fortement ses terres agricoles, a demandé à la ministre espagnole de l’Environnement d’arrêter immédiatement le projet de la CHE. "C’est très grave de mettre en danger la sécurité de la population", a souligné Luis Solana.
L’arrêt des travaux de Yesa semble cependant lointain, le gouvernement central n’ayant même pas réagi à la diffusion du rapport de la CHE qui prévient d’une éventuelle catastrophe.