ENTRETIEN - Gilbert DALGALIAN | Linguiste
«Un même prof pour deux langues augmente les difficutés »
Gilbert Dalgalian est un linguistique éminent spécialisé dans le bilinguisme.D’origine arménienne, G. Dalgalian grandit en région parisienne et baigna simultanément dans le français et le turc. La langue turque était parlée par sa famille dans le cadre des relations domestiques, familiales et amicales. Successivement instituteur à Paris, enseignant de français langue étrangère à Calcutta et Berlin, professeur d'allemand et chercheur en didactique des langues à Zurich, docteur en linguistique (université de Nancy II), formateur d'enseignants au Sénégal, en Côte d'Ivoire (UNESCO) et à Munich, puis de plus en plus actif dans les domaines de l'ingénierie éducative et des apprentissages précoces de langues, Gilbert Dalgalian fut, entre deux postes à l'étranger, Directeur pédagogique de l'alliance française de Paris de 1983 à 1988. Membre de l'association Europe-Education et vice-président du C.M.I.E.B., il participe au comité de rédaction de la revue Education et société plurilingues. Son parcours l’a conduit non seulement à remettre en question les conditions actuelles de l’enseignement des langues, mais aussi à prôner l’ouverture tous azimuts de l’école : sur le milieu, sur les technologies nouvelles, sur l’action et le développement, sur tout ce qui est utile, fait plaisir et donne du sens à l’éducation. Il a publié aux Editions l’Harmattan Enfances plurilingues, Témoignage pour une éducation bilingue et plurilingue. Suite aux déclarations du Préfet des Pyrénées-Atlantiques lors du Biltzar des maires à Biarritz (voir notre édition d’hier), nous lui avons demandé son avis en tant qu’expert reconnu en la matière. Il sera en Pays Basque le 27 et 28 mars pour une conférence et un séminaire avec les enseignants des filières bilingues. L’Education nationale souhaite faire des
économies de postes en proposant qu’un même enseignant puisse enseigner en
basque et en français dans une même classe, alors que jusqu’à présent le schéma
un prof-une langue était en pratique. Est-ce que cela pourrait avoir des
conséquences dans l'enseignement ? Bien sûr, cela brouille les cartes. Les élèves peuvent être tentés d’utiliser la langue qui ne correspond pas avec un enseignant qu’ils savent polyvalent. En revanche, si les enseignants d’une langue et de l’autre sont bien déterminés il n’y aura pas de confusion. Déterminer une langue par enseignant est très important pour aider l’apprentissage des langues pour les enfants. Signifier à un enfant qu’avec un prof c’est telle langue et pas l’autre, peut sembler être une contrainte au départ, mais il s’agit d’une aide, d’une facilité pour l’enfant sans aucun doute.
Mais en établissant que l’on enseignera dans une langue le matin et dans l’autre l’après-midi, est-ce que cette confusion ne serait pas surmontée ?
Pédagogiquement ce n’est pas le meilleur dispositif de donner à percevoir qu’il peut mélanger. Inconsciemment on fait croire à l’enfant qu’il peut se permettre de parler dans la langue de son choix, se permettant des écarts. La relation devient plus naturelle une fois que l’enfant prend en référence une langue par rapport à une personne, quand il identifie une langue à un prof que ce soit en classe ou en dehors aussi. On sait bien que le professeur peut très bien parler une langue comme l’autre. Mais la question se pose par rapport à l’enfant, qui ne maîtrise pas de la même façon les deux langues et a besoin d’autodiscipline. C’est une difficulté supplémentaire pour l’élève.
En généralisant ce principe d’un enseignement pour le français et le basque, quelle serait la langue qui en pâtirait le plus ?
Celle qui souffrirait le plus serait sans nul doute la langue régionale, parce qu’elle est minoritaire dans l’usage social, et que dans la plupart du temps l’enfant a un entourage et une langue maternelle qui est le français. Agir de cette façon rajouterait une prime de plus à la langue française et n’aiderait pas le bilinguisme.
Savez-vous si cette question se pose aujourd’hui dans d’autres régions ?
La question se pose dans toutes les régions à peu près. Mais jusqu’à présent le schéma un prof une langue a été sauvegardé. Dans un système bilingue il est préférable de donner deux classes à un seul enseignant, plutôt que de lui donner deux langues avec une même classe.
De la part des parents, il semble qu’une demande naisse pour qu’un système de classe immersive puisse être mis en place dans les écoles publiques, afin que le niveau de la langue basque puisse être le même que le français, chose qui ne paraît pas garantie dans le système paritaire.
Les classes immersives c’est un excellent principe, même si l’on sait que ce n’est pas absolument une classe immersive. En maternelle et CP, ensuite l’immersion va en diminuant et le français va en augmentant pour arriver à la parité horaire. L’immersion est juste initiale aujourd’hui pour assurer les bases de la langue. Ce serait une bonne chose que les classes immersives soient prolongées aux classes supérieures. Mais l’Education nationale n’est pas du tout sur cette ligne-là et il est vrai que des parents présenteront quelques doutes, nourriront quelques craintes par rapport à l’apprentissage du français, même si ces craintes ne sont pas du tout fondées. Je pense que le temps fera son travail et que les classes immersives auront également leur place dans la filière publique. Parce que l’apprentissage du français est assuré de toute façon. L’immersion est toujours une immersion partielle au sein d’une école mais également dans la vie d’un enfant qui ne passe pas tout son temps à l’école.
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