J’ai toujours été intéressée par la Chine où j’ai eu la chance de faire un voyage d’études en 1979 : à cette époque, au moment où Den Xiao Ping amorçait ses grandes réformes de modernisation, la Chine présentait encore un modèle économique original avec certains points très positifs quand on la comparait à d’autres pays du Tiers-monde. Dans les années 80 et 90 elle s’est convertie au capitalisme le plus sauvage combiné à un régime politique très autoritaire et le caractère libéral du modèle économique choisi s’est encore accentué à partir de l’année 2000. Quel bilan peut-on faire à l’heure actuelle et quel est l’intérêt de faire ce bilan ? Je vois plusieurs raisons pour un habitant du Pays Basque de réfléchir à ce qui se passe en Chine :
En premier lieu, il est difficile de ne pas se préoccuper de ce qui concerne le pays le plus peuplé du monde, d’autant plus que son impact se fait de plus en plus sentir sur les autres pays : rappelons que la Chine est le quatrième exportateur mondial et le troisième importateur ; on a pu et on peut en voir les conséquences pour des secteurs industriels comme l’espadrille en Pays Basque et plus largement, pour le textile, les jouets, les téléviseurs, les appareils photo, les machines à laver, les chaussuresŠqui sont de plus en plus "made in China". En revanche certains pays asiatiques ou occidentaux apprécient leur demande de produits intermédiaires, de composants, de produits de haute technologie et leurs achats de matières premières, d’énergie, de bois, de céréales, de soja, de viande ne cessent d’augmenter en Amérique latine, en Océanie, au Moyen Orient, en Afrique ce qui procure des devises aux pays concernés mais cause beaucoup de dégâts dans certains cas (surexploitation des forêts en Indonésie et en Papouasie-Nouvelle Guinée par exemple).
Les investissements chinois se font de plus en plus nombreux à l’étranger pour décortiquer le savoir-faire des entreprises rachetées, dans les pays développés, et pour sécuriser les approvisionnements en matières premières, dans les autres pays. Avec les risques afférents à tous les investissements étrangersŠPar ailleurs, vu l’importance de la population et du territoire chinois, les choix effectués dans certains domaines concernent la planète entière ; ainsi le développement de la voiture individuelle (consommation de pétrole, pollution), des cultures OGM (maïs, riz, coton, soja), mais aussi, pour être plus optimiste, leur intérêt pour les recherches sur l’hydrogène comme substitut éventuel au pétrole, ou leurs découvertes dans le domaine de la lutte contre la malaria et d’autres maladiesŠ.
En second lieu, nous devons en tant que consommateurs, nous poser des questions sur les produits achetés: quels sont les composants, dans quelles conditions ont-ils été produits ? Avec quel coût social, quel coût environnemental ? Nul ne peut ignorer désormais les conditions de travail dans l’industrie du jouet en Chine : 14 à 18 heures de travail par jour en moyenne et parfois 24 heures d’affilée pour faire face aux commandes reçues, aux impératifs de la production à flux tendu; manipulation de solvants toxiques, mauvaise aération des salles, dortoirs de 300 personnesŠ
D’une manière générale le prétendu "miracle chinois" est dû en grande partie à la surexploitation de cent cinquante millions environ de paysans-ouvriers, les "mingongs", chassés de leurs terres par l’industrialisation et l’urbanisation croissantes, convertis en "sans-papiers" de l’intérieur, taillables et corvéables à merci dans les usines-dortoirs où ils viennent chercher du travail et jouent le rôle des travailleurs immigrés dans les pays riches, mais avec encore moins de droits. Et plus en amont, les mineurs se révoltent de plus en plus contre des conditions de travail qui rappellent les textes de Zola. Il y a eu 6000 morts dans des accidents miniers en 2004. On pourrait parler aussi de ces centaines de villages où les cancers se multiplient parce que les usines environnantes déversent impunément leurs rejets toxiques dans les rivières alentour et polluent irrémédiablement les nappes phréatiquesŠ
Une autre raison de s’intéresser à la Chine est que des entreprises européennes y délocalisent de plus en plus une partie de leurs activités et cela concerne ou concernera aussi des entreprises du Pays Basque (celles du groupe MCC par exemple); difficile en effet quand on est pris dans une logique de concurrence de ne pas faire comme les autres. Ce sont même parfois les gros clients qui obligent une entreprise à créer une filiale en Chine sous peine de changer de fournisseur. Il est donc de la responsabilité de ces entreprises de respecter le code du travail local (ce que ne font pas beaucoup d’entreprises chinoises) et de le faire évoluer en mieux en donnant l’exemple et en suivant les normes de l’OIT. Il en est de même pour ce qui concerne la prise en compte des questions environnementales. A nous de faire pression sur les entreprises basques en ce sens.
En dernier lieu, je pense que la Chine donne à réfléchir car elle est le miroir grossissant des performances et des échecs du modèle dominant de l’économie libérale. Certes elle connaît un taux de croissance record de 9,4 % en moyenne depuis 20 ans et on sait à quel point les gouvernants des pays riches sont obsédés par un taux de croissance élevé ; le problème essentiel est pourtant de savoir à qui profite cette croissance (or la répartition de ses fruits est en général très inégale et particulièrement en Chine ) et à quel prix elle est réalisée (or les coûts sociaux et environnementaux sont en général très élevés et particulièrement en Chine). Cette croissance a incontestablement fait diminuer la pauvreté absolue : 400 millions de Chinois ont dépassé le seuil de un dollar par jour et les revenus des paysans ont été multipliés par 3 entre 1980 et 2000. Mais elle s’accompagne d’inégalités croissantes : dans le milieu des années 80, le rapport entre le niveau de vie moyen des ruraux et celui des citadins était de 1 à 1,85 ; en 2003 il était de 1 à 3,2. Un Chinois de la ville gagne en moyenne 22 000 yuans par an à Shanghai ; 19 000 à Pékin ; un rural des environs de Pékin, 2,5 fois moins qu’un habitant de Pékin et un rural des zones rurales intérieures 14,6 fois moins. Et sans parler des inégalités colossales en matière d’infrastructure, de transport, d’électricité, de santé, d’éducation, d’environnementŠ Les mingongs dont je parlais plus haut qui représentent 80 % des ouvriers dans le bâtiment et les travaux publics, 70% des emplois non qualifiés dans le secteur de l’électronique, n’ont aucune protection sociale, gagnent entre la moitié et les deux tiers des ouvriers des villes, sont logés (mal) sur les chantiers et ne sont payés qu’une fois par an quand ils rentrent dans leur famille au moment des fêtes.
Les limites écologiques de ce modèle de développement sont évidentes ; mêmes les dirigeants le reconnaissent ; c’est le cas de Qing Fang, Président de la Fédération de la mode chinoise et vice-président des industries textiles : "Notre développement est basé sur la destruction de l’environnement et l’épuisement de nos ressources naturelles. Ce modèle n’est pas possible à long terme. Maintenant nous manquons de pétrole, d’eau, de céréales, de cotonŠ" (Le Monde. 6 mai 2004).
Le retrait de l’Etat accentué dans les années 2000 n’a fait qu’aggraver la situation : la privatisation de beaucoup de mines a entraîné une détérioration des conditions de sécurité ; la fin du système de protection sociale antérieur accentue la pauvreté du monde rural : il faut payer les études, même l’école primaire ; il faut payer pour se soigner ; le système de retraite ne concerne que 20 % des actifs et leurs cotisations sont récentes ; plusieurs commentateurs disent que la Chine a besoin de socialisme pour surmonter les graves déséquilibres actuels : un peu plus d’Etat-Providence pour relever le niveau de la consommation et réduire les inégalités. C’est un comble dans un état qui se dit communiste !
Autres conséquences d’un libéralisme sans limites : la diminution rapide des terres cultivables pour les besoins de l’urbanisation et de l’industrialisation (40 à 50 millions de paysans ont perdu leur terre depuis la fin des années 90) ; mais aussi la dégradation des sols et l’épuisement des ressources en eau.
Ce qui se passe en Chine nous renvoie donc aux limites de notre propre modèle de développement qui ne peut absolument pas être étendu à toute la planète ; Comme l’a écrit Lester Brown , "la Chine nous montre que le monde ne peut pas continuer à long terme sur la voie économique actuelle".