Batasuna a proposé samedi la mise en place d'un "cadre d'autonomie" doté de larges pouvoirs exécutifs et législatifs pour le Pays Basque nord. Le mur à gauche Kiroleta d’Ustaritz était bondé pour écouter le message de Batasuna adressé à Paris. Dans un contexte présenté comme une "opportunité historique" pour dépasser un conflit vieux de plusieurs décennies et arriver à une paix durable en Pays Basque, Batasuna estime que "le dépassement de ce conflit nécessite un cadre démocratique qui permettrait d’aller aux racines du conflit en apportant une réponse au droit légitime du Pays Basque de pouvoir décider de son avenir. Un cadre démocratique qui permettrait d’apporter également une réponse à la question de la territorialité, c’est-à-dire aux types de relations qui uniront les provinces du Zazpiak Bat".
Batasuna souligne que le Pays Basque nord est une réalité que personne ne conteste en soi, mais qui n’est toujours pas "reconnue" ni "respectée".
Cette "négation totale du Pays Basque imposée par Paris" affecte de façon "directe et brutale" les habitants de ce pays dans tous les domaines de leur vie quotidienne, selon la gauche abertzale.
Le paysan qui se bat contre une agriculture productiviste, l’étudiant qui s’expatrie pour ses études, le chômeur condamné à des boulots précaires ou saisonniers, le jeune dans l’impossibilité de trouver un logement à un prix abordable, une spéculation foncière et immobilière qualifiée de "honteuse", le manque de cohérence par rapport aux futurs projets d’infrastructures comme la transnavarraise ou le TGV, sont autant d’exemples d’un pays en manque de reconnaissance et d’outils afin de faire face son avenir.
"Respecter le Pays Basque, c’est fondamentalement lui donner les moyens de répondre aux problèmes auxquels il est confronté dans tous les domaines de la vie quotidienne, que ce soit par rapport au logement ou au foncier, que ce soit en termes d’aménagement du territoire ou de développement économique, que ce soit en matière d’enseignement supérieur, d’agriculture ou de relations avec les provinces du Pays Basque Sud". Ainsi, pour être détenteur des compétences nécessaires dans tous ces domaines, Batasuna met en avant la nécessité d’une Institution avec des compétences assorties de vrais pouvoirs, c’est-à-dire de pouvoirs exécutifs et législatifs. "Il faut appeler un chat un chat" s’est exclamé à la tribune Xabi Larralde porte-parole de Batasuna. "Un cadre politique doté de compétences larges assorties de pouvoirs exécutifs et législatifs cela s’appelle un cadre d’Autonomie" a-t-il avancé.
La valeur de la lutte
Pour Batasuna, le centralisme jacobin à la française est aujourd’hui en Europe "totalement anachronique, une idéologie vieille de plus 200 ans complètement obsolète et qui finira tôt ou tard par voler en éclats"."Tôt ou tard, Paris devra faire le pas de la reconnaissance politique du Pays Basque nord. Le jour où il le fera, au moins que ce pas serve à pouvoir commencer à donner des vraies réponses aux problèmes que vit notre pays" a-t-il proposé.
En prenant les devants de ceux qui pourraient rétorquer à Batasuna de vouloir plus alors que le minimum (un département) n’est pas encore obtenu, Xabi Larralde a rappelé que "quand il le veut, le pouvoir parisien sait faire du sur-mesure". Et pour que Paris change d’attitude, rien de tel que de "se battre".
"Les Kanaks ont obtenu ce qu’ils ont obtenu parce qu’ils se sont battus pour l’avoir. La lutte paye et elle contribue à transformer les fins de non-recevoir du départ en des dispositions beaucoup plus ouvertes à la négociation, au final" a affirmé le porte-parole de Batasuna, en lançant un avertissement. "A l’heure où le processus de résolution du conflit en Pays Basque nécessite de nouvelles bases, par le biais de cette proposition de statut d’Autonomie nous adressons un message clair à l’Etat français : qu’il change son attitude à l’égard de ce processus et qu’il s’inscrive une bonne fois pour toutes dans une démarche de reconnaissance et de respect d’Euskal Herria. Ce message s’adresse au gouvernement actuel et au gouvernement futur de la République. (...) Nous affirmons très clairement que le futur président ou la future présidente de la République aura un problème à régler durant son mandat : celui du Pays Basque" a-t-il lancé.
Les élections approchant Xabi Larralde a évoqué le fait que les grands ténors de la campagne présidentielle "semblent faire preuve de discernement sur les questions d’identité".
"Ségolène Royale s’affiche en faveur de la souveraineté et de la liberté du Québec. Il lui suffit juste de comprendre que le Pays Basque c’est le Québec de la France et de l’Espagne", a-t-il commenté. Quant à Nicolas Sarkozy, Xabi Larralde a repris ses propos : "une identité méprisée est une identité radicalisée".
"On peut au moins concéder au ministre de l’Intérieur actuel, qu’en la matière il sait de quoi il parle" a noté le porte-parole.
Une nouvelle phase
Les élections présidentielles et législatives, qui seront suivies d’élections locales, marquent le début d’une nouvelle phase politique selon Batasuna. Pour sa part, l’Etat a affiché l’intention de renouveler une démarche de prospective en créant un contrat de projet spécifique pour contractualiser Pays Basque 2020. Pour Batasuna, il est impensable de répéter la situation de ces dix dernières années. "Nous voulons dire les choses clairement: cette démarche correspond à donner des miettes de pain à un mendiant, pour se donner bonne conscience. Mais cette voie est celle de la négation" a-t-il dit. "La gauche abertzale ne peut pas et n’acceptera pas que cette nouvelle phase soit une phase de totale négation. Et s’il n’y a rien d’autre, et si Paris ne change pas sa position, nous devrons considérer cette nouvelle phase comme une phase de lutte. Paris aura le Pays Basque en face!" a-t-il précisé.
Pour le parti abertzale, un "nouveau rapport de force doit être construit face à l’Etat français, si nécessaire".
"Pour cela, nous devrons modifier ou changer nos attitudes dans bon nombre de choses. Nous voulons ici réaffirmer la valeur de la lutte. Se battre en vaut la peine, puisque toutes les avancées de ce pays nous les avons obtenues par la lutte" a-t-il déclaré. Ainsi Xabi Larralde a souligné la valeur de l’engagement militant. "Pour construire notre pays et gagner, l’engagement militant est inévitable : nous devons tous faire quelque chose, afin que certains n’aient pas tout à donner" a-t-il proclamé.
Xabi Larralde a conclu le discours en appelant les abertzale à unir leurs forces et à travailler ensemble.
Au cours du meeting plusieurs groupes de chanteurs et danseurs basques se sont produits. Sur deux écrans géants placés de part et d'autre de l'estrade, les organisateurs ont fait défiler les photos de plusieurs dizaines de militants indépendantistes, d’ETA comme d’Iparretarrak, morts pour "la cause", applaudis debout sur les gradins par une salle surchauffée.
L’automisme, l’indépendantisme, le nationalisme, le séparatisme sont souvent utilisés comme des synonymes par les médias parisiens. En Pays Basque, chacun de ces mots à son poids spécifique.Aux débuts des années 90, deux stratégies s’affrontent au sein de la gauche abertzale. Cette division donne d’un côté une proposition d’un Statut d’Autonomie Nationale pour le Pays Basque sud soutenu par ETA et Herri Batasuna, et un statut d’autonomie pour le Pays Basque nord proposé par Iparretarrak et soutenu par EMA.
"Les erreurs qui ont pu être commises doivent être replacées dans leur contexte : à l’époque, la gauche abertzale n’avait pas de stratégie nationale" a précisé Joseba Alvarez.
Une "stratégie nationale" qui se mettra en place à partir de 1994, considérant le Zazpiak Bat "comme le point d’ancrage de la construction nationale et non sa résultante". C’est dans ce nouveau contexte qu’arriveront les accords de Lizarra-Garazi et sont mises en place des structures regroupant l’ensemble du Pays Basque, comme Udalbiltza, Haika-Segi (de la fusion de Gazteriak et Jarrai), Askatasuna (Coordination des comités de soutien des prisonniers + Gestoras pro amnistie) ainsi que Batasuna (scission de Abertzaleen Batasuna + Herri Batasuna).
Une stratégie nationale qui sera l’origine du renforcement de la "conscience nationale d’Euskal Herria" a souligné Anita Lopepe, comme le démontre l’élan de solidarité autour de Laborantza Ganbara.
"En fin de compte nous n’avons rien inventé, et nous devons reconnaître que c’est grâce à une forme de lutte menée par certains, que nous nous retrouvons ici en train de revendiquer à nouveau l’autonomie" a souligné Xabi Larralde. "Cette proposition de cadre d’autonomie, nous la présentons donc avec humilité et en gardant tout le respect face à une forme de lutte historique" a souligné Xabi Larralde.
Dans la salle, plusieurs anciens militants d’Iparretarrak étaient venus montrer leur soutien. Les expressions et les slogans utilisés pour l’occasion, n’étaient pas neutres non plus, rappelant les années IK : "Herriak bizi behar du"; "Borroka da bidea".
Même si l’offre institutionnelle de l’Etat français n’a pas évolué ces 20 dernières années, de "profonds changements" sont palpables au sein de la population du Pays Basque nord, selon Batasuna, qui perçoit nettement la volonté des habitants du Pays Basque nord d’avoir des outils spécifiques et de pouvoir décider de leur avenir institutionnel.
"Cette proposition [un statut d’autonomie pour le Pays Basque nord] a un caractère national, et fait partie d’une proposition plus large qui concerne un nouveau cadre politique pour l’ensemble du Pays Basque, qui offre une réponse aux questions de la territorialité et du droit des Basques à décider de leur avenir" a précisé le porte-parole de Batasuna.