Festival international des programmes audiovisuels
Tchernobyl, ou la fuite de la vérité
·Bernard Debord présente son dernier documentaire, Le Soleil et la mort, sur les conséquences de la catastrophe
L’allure de l’homme est lente et posée ; les mots simples et choisis dont distillés dans une voix grave et gouailleuse ; il n’y a pas à convaincre ni à séduire. Et dans son récit posé de son dernier travail, Le soleil et la mort, la recherche de la vérité ne se montre pas plus noble que braquée dans une révolte congestionnée : elle se fait fonction vitale.
Ce documentaire est sobre, excellemment réalisé, et replace la situation sanitaire et sociale, épouvantable, dans un contexte politique qui donne la berlue. Les faits? Avril 1986, un réacteur nucléaire dégage un nuage toxique à Tchernobyl, au nord de l’Ukraine. Avant d’opérer un tour de l’hémisphère nord (en une semaine), le nuage déverse 70% de sa charge en radionucléides sur le territoire frontalier de la Biélorussie, accablée depuis par l’ingestion à long terme de petites doses de radioactivité. Le film débute sur la "fête des morts", dans le vaste territoire qui jouxte le site interdit, d’un périmètre de 30 km, qui répond à la jolie dénomination de "zone radio-écologique", et qui ne fut déserté qu’à partir de 1989. Deux millions d’habitants vivent ainsi dans un environnement aussi contaminé qu’à côté, officiellement "vivable" et dans un quotidien difficile, ponctué de visites à l’hôpital. Des chiffres ? 10 000 cancers de la thyroïde déclarés, pour ne citer que la plus grande pathologie, suivie de près par les atteintes cardiaquesŠ
Mensonge
Pleurer les morts passés, c’est aussi pleurer les morts futurs et la souffrance présente, tant physique, que sociale et psychologique. Car le mensonge ronge ici aussi bien que le cancer. La version officielle parle toujours d’une diminution constante des risques, lors même que les chercheurs locaux pointent une évolution rampante. La grande angoisse, c’est celle des "faibles doses" radioactives, historiquement transmises mais aussi incorporées par la nourriture, issues des produits vivant sur un sol irrémédiablement atteint. Le renouvellement des générations est largement amorcé et le questionnement devient génétique. Un proverbe local répond à la propagande : "Une catastrophe est comme un arbre : elle grandit".Bernard Debord montre tout ça, le paysage, les gens, les marchés, les hôpitaux, les spécialistes, dont un certain Youry Bandajevski, interrogé en 2000 lors qu’il était en résidence surveillée. Depuis, il a fait quatre ans de prison. Son tort ? Dire la vérité et avoir préconisé une évacuation à 150 km de la centrale. Les autorités ont trouvé plus crédibles les 30 km de cet autre médecin, sommité au style très KGB, que l’on retrouve lors d’un grand congrès de l’OMS, réunissant le gotha des chercheurs mondiaux à Kiev en 2001. La caméra montre en une prise mémorable la force du lobby du nucléaire, où voisinent gentiment la brutalité biélorusse et la fourberie des "démocraties occidentales", s’accommodant fort bien de ce qui est en fin de compte un excellent "laboratoire vivant de radiologie", selon les termes de l’auteur. Là est peut-être la force supplémentaire de ce documentaire poignant : nous signifier que l’électricité des Français par exemple, découle d’une politique du pire, directement issue de nos élites, de nos élus. Aussi, présentant son film au Bellevue, le journaliste interroge-t-il : "comment se fait-il que parmi les 15 pays nés de l’éclatement soviétique, un seul ait gardé le strict même régime, et que ce soit celui-là ?" Une question décalée qui en appelle mille autres, centrales. La suite ? Car il y en a une... Née en 2000 d’une étrange commande de la part d’une grande société française liée au nucléaire (ce qui a justement mis la puce à l’oreille du reporter), réalisée en cinq séjours totalisant 15 semaines sur place, bénéficiant d’un contact privilégié au sein des renseignements afin de contourner le pouvoir, cette enquête n’est pas terminée. Bernard Debord envisage de retourner sur place avant 2011, puisque ce seront les 25 ans de la catastrophe et que les médias ne sauraient se passer d’une date-événementŠ Aucune amertume dans ce constat, mais la lucidité. D’où le titre, inspiré de cette maxime de La Rochefoucault : "le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement".
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