Tout ça pour ça
·La projection du programme de clôture, Tout ça ne nous rendra pas la Belgique, est interdite par la RTBF
Clin d’¦il saisissant d’un genre émergent, le docu-fiction d’anticipation de Philippe Dutilleul, Bye bye Belgium ou Tout ça ne nous rendra pas la Belgique, prévu ce soir dans le cadre de la cérémonie de clôture du Fipa, vient d’être interdit de diffusion par la Radiotélévision belge de la communauté française (RTBF).Un événement d’autant plus fâcheux qu’il fait plus que décevoir les attentes du public du Fipa : il nourrit le débat actuel sur cette nouvelle démarche télévisée et renforce les suspicions de tabous qui entourent sa forme.Du reste, en fournissant des justifications discutables et en se défendant par trois fois dans le même communiqué de pratiquer la censure, la RTBFalimente elle-même la polémique à laquelle elle veut se soustraire en souhaitant "dépasser la caricature". N’est-ce pas une tentative de clore un débat pourtant prometteur ?
Certes, cette histoire que les médias du monde ont relayée, parfois à tort, comme la chaîne américaine CBS qui n’a pas vu en dépit des précautions prévues par l’exercice journalistique qu’il s’agissait d’un canular, "n’était assurément pas le but direct ou indirect poursuivi par l’émission", comme l’indique l’administrateur général de la RTBF.Sauf qu’au-delà du contexte politique belge, que ce canular d’une heure, diffusé sur la première chaîne de Belgique sur le mode informatif, était censé souligner, c’est bien la démarche qui intéresse le Fipa et l’inventivité d’une écriture de documentaire d’un réalisateur que le Festival des programmes audiovisuels de Biarritz connaît bien pour avoir salué quelques-uns de ces précédents travaux.
Gaudriole télévisuelle
Cet adepte de la gaudriole télévisuelle est aussi un journaliste sérieux de la RTBF qui, il y a quelques années, a provoqué d’importants remous dans la vie politique belge, suscitant même le renvoi du président honoraire du parlement Wallon. Le documentaire Une délégation de haut niveau montrait le tragi comique d’une délégation de politiciens belges en Corée du nord et a reçu une mention spéciale au FIPA en 2001.Le film, réalisé en 2000 dans le cadre de l’émission Strip tease, figure aujourd’hui dans la rétrospective des vingt ans du FIPA.Fort d’une quarantaine de reportages pour Strip tease et son "cinéma réel" et sans commentaires, Philippe Dutilleul a ensuite créé sur la première chaîne de la télévision belge, une émission à l’intitulé souriant : Tout ça ne nous rendra pas le Congo.Tout un programme quand on connaît les dispositions naturelles de l’esprit colonial belge pour l’ex-Zaïre qu’incarnait le roi Léopold II.Du reste, le documentaire Le retour de l’Oncle Belge réalisé par le même Philippe Dutilleul dans le cadre de cette émission, abordait précisément ce sujet et fut présenté au Fipa il y a deux ans.
École belge
Pas moins de quatre reportages issus de Tout ça ne nous rendra pas le Congo ont ainsi alimenté la programmation du Fipa depuis 2004.Jusqu’à ce pas en avant dans l’audace d’une école télévisuelle belge malicieusement intitulée Tout ça ne nous rendra pas la Belgique.Le 13 décembre dernier, les programmes de la Une sont interrompus par un faux flash d’information rapportant l’indépendance de la Flandre. Malgré de nombreux indices rocambolesques qui dénoncent le canular, comme l’apparition à l’écran d’une peinture surréaliste belge qui sert de logo à l’émission Tout ça ne nous rendra pas le Congo, ou surtout cette annonce qui prévient avant le générique : "ceci n’est peut-être pas une fiction".Une référence au tableau La trahison des images (Ceci n’est pas une pipe) de René Magritte qui met bien en garde les téléspectateurs et en appelle finalement à son propre esprit critique.Et la réflexion est bien là, qu’a étayée Philippe Dutilleul dans le livre Bye bye Belgium qui relate ses investigations durant la préparation de l’émission.Dès lors, la marche arrière de la RTBF pour des raisons d’élections prochaines, de "refus de rentabilité" et de "promotion du livre de M.Dutilleul" ou de procédures parlementaires dont fait l’objet le film, semble effectivement douteuse.Nous ne sommes plus dans un débat sur la Belgitude mais dans une réflexion sur les médias, et sur le rapport du public avec ce pouvoir souverain.Un pari sur l’intelligence qui s’accommode de fait avec la télévision que défend Pierre-Henri Deleau.Normal, ce dernier trouvait hier "regrettable" cette déprogrammation.
De la réalité d’un canular
R. R.
Le problème, à force de déconner, c’est qu’on ne sait plus. C’est justement l’effet recherché par l’équipe de Philippe Dutilleul que de susciter le doute pour stimuler la jugeote et la réflexion. A ce jeu, le public du Fipa était un peu perdu hier, ne sachant plus finalement si l’annulation de la projection de l’émission Tout ça ne nous rendra pas la Belgique n’était pas un canular. Réponse ce soir donc, faute d’annonce officielle des organisateurs. Cette censure temporaire de la RTBF a toutefois des allures sérieuses à bien des égards mais on ne peut pas blâmer le public de se mettre à douter de tout. Et surtout pas de ces sacro-saints journaux télévisés, qui ont servi le canular de Bye bye Belgium. Car c’est aussi ce que reprochent les mandarins de tout poil, comme si cet espace était tabou, ou que le sérieux qu’il entretenait était garant de sa popularité. Comme si le JT n’était pas un authentique exercice de fiction, avec son scénario, le même dans différentes chaînes.
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