Pas de pot en terre cuite moulée, ni de sagaie "antiquement" taillée. Le visiteur peu informé que l’art africain ne se conjugue pas qu’à l’imparfait serait-il tombé sur un os? Le quai Branly et ses arts premiers n’ont visiblement pas vraiment pignon sur Nervion.Depuis le 12 octobre et ce jusqu’en février prochain, le musée Guggenheim de Bilbao propose, en effet, à ses visiteurs une vision plus que contemporaine de l’art africain.
Loin des conceptions primaires d’une forme d’expression qui ne l’est plus, loin d’une approche presque ethnocentrique de la création du "continent oublié", l’exposition "100% Afrique" présentée par la Contemporary African Art Collection se démarque par l’originalité des ¦uvres présentées. Avion tout de matériaux recyclés par ici. Visage déstructuré à la sueur du pinceau par là. On est loin de l’Afrique des cartes postales de Dakar.
Attention, il n’y a pas ici volonté d’exhaustivité. L’ensemble des ¦uvres ne prétend pas, en effet, recouvrir le large éventail qu’offre l’art africain. Les quatre mois d’exposition voient ainsi se succéder 25 artistes de pays subsahariens, peintres, sculpteurs, dessinateurs et photographes, au nom retentissant pour la plupart sur la scène internationale: Seydou Keïta, Chéri Samba ou bien encore Bodys Isek Kingelez, pour ne citer qu’eux.
Les références à l’actualité ainsi que la proximité avec leur public sont peut-être les principaux points communs qu’entretiennent ces artistes. À la fois vision et réappropriation de leur environnement, leur regard diffère plus que sensiblement de celui du téléspectateur occidental qui regarde l’Afrique par le petit bout de la lucarne.
"Ça sent le vécu", comme dirait l’autre. Forcément. Mais au-delà de l’aspect "témoignage" que procure une telle exposition, il ne faut pas en oublier la portée exutoire. Peindre, sculpter ou photographier est donc tout autant une façon de montrer la réalité que de s’en extraire.
L’art contemporain africain. Une notion intemporelle qui n’a pourtant pris corps qu’à la fin du XXe siècle. La colonisation a réduit le champ de vision occidental à l’apport originel de la culture africaine pour l’humanité. Ce n’est donc qu’à la fin des années 1980 que le concept de contemporanéité, et donc implicitement de "modernité" est apparu. L’aspect novateur et créateur de la culture africaine a ainsi tranché avec l’image du berceau (de l’humanité) et des connotations primitives qui y sont immuablement rattachées.
L’exposition "100% Afrique" s’inscrit donc dans cette dynamique de réapprentissage de l’art de ce continent, construisant un certain bouleversement dans les regards intercivilisationnels. Tout un programme, que l’on doit principalement à la rencontre entre Jean Pigozzi et André Magnin à l’origine de la collection.
Depuis la célèbre exposition "Magiciens de la Terre" de 1989 à Paris, la Contemporary African Art Collection prospecte à la recherche de la "perle noire", caviar de l’art africain prêt à être servi, sur un plateau, aux néophytes comme aux connaisseurs de l’autre bout des mers. Basée à Genève, cette collection organise de nombreuses présentations dans les musées du monde entier. "Avant 1989, commente Jean Pigozzi, je n’avais aucune idée qu’il pouvait y avoir en Afrique une création contemporaine d’une aussi grande richesse".
Une exclamation que ne manqueront sûrement pas de se réapproprier les visiteurs du Guggenheim-Bilbao.
Un témoin de son temps comme tout photographe. Mais son temps à lui, c’est celui qui façonna son pays, le Mali. Seydou Keïta, dont les ¦uvres font partie de l’exposition "100% Afrique" présentée au Guggenheim, a su promener son regard avec talent sur ses contemporains, dans le Bamako des années 1950 et 1960.Dans une Afrique en pleine décolonisation, ces habitants démontrent une volonté de s’affirmer en individus libres. Libres de vivre un quotidien enfin "normal".
Seydou Keïta est né au Mali en 1921 et a su lui aussi s’affranchir de ses propres carcans. L’époque où il exerce sa profession de photographe est celle du changement et d’un certain bouillonnement libertaire. Depuis son petit studio photo niché au c¦ur de la capitale, il est à la fois l’observateur privilégié et le militant actif des transformations qui s’opèrent dans la société malienne.
Ce qu’il aime avant tout, ce sont ces citoyens emmitouflés dans leurs postures sociales, à la limite du stéréotype. La quête d’identité est donc une constante inébranlable dans le travail de Seydou Keïta
Mais ce talent n’a été reconnu qu’assez tardivement. Il est en effet révélé au public par la photographe Françoise Hughier à l’occasion de la préparation de la Biennale Photographique de Bamako en 1994.
Par sa participation à l’exposition bilbotar, il s’affiche une nouvelle fois comme l’un des précurseurs de la photographie africaine. Un portraitiste qui s'attarde aussi bien sur l’apparence de ses modèles que sur leurs gestes. Pas si loin des clichés.