CRITIQUE
Voyages en Altérité
La magie a opéré ! Vendredi soir au théâtre de Bayonne, Jaime Lorca et sa compagnie, la bien nommée, Viaje inmóvil, a transporté petits et grands dans des pays imaginaires peuplés de nains et de géants. Le metteur en scène chilien, bien connu des habitués des Translatines puisqu’il fit partie pendant 18 ans de La Troppa, compagnie maintes fois accueillie par le festival, était au rendez-vous. Son spectacle de marionnettes, librement inspiré des deux premiers contes des Voyages de Gulliver du grinçant auteur irlandais Jonathan Swift, a réussi l’audacieux pari de combiner émerveillement et réflexion philosophique et politique. Du grand art !
Au centre de la scène un squelette d’acier, mi-machine à remonter le temps, mi-rampe de lancement spatiale, prêt à nous embarquer pour les contrées reculées et peu connues de Lilliput et Brobdingnag. Tout le monde est prêt, embarquement immédiat ! Notre guide pour ce voyage se nomme Lemuel Gulliver, technicien de surface d’un théâtre. Pour ce personnage, chirurgien de marine dans le roman, Jaime Lorca s’est peut-être inspiré du pamphlet Méditation sur un manche à balai de Swift qui dénonçait déjà, au XVIIIe siècle, le poids des apparences sociales, masque opaque de la réalité humaine. En tout cas, ce balayeur, au bas de la hiérarchie du monde du spectacle, qui contrairement au reste de la troupe ne part pas en tournée, va vivre des aventures extraordinaires devenant tour à tour Dieu, héros acclamé par tout un peuple, amoureux transi d’une reine et surtoutŠ papa.
Au cours de ses voyages, Gulliver découvre l’altérité. Il est confronté à d’autres civilisations qui l’incitent à tourner un regard critique vers lui-même, à relativiser toute prétention à la centralité. Mais malgré ces riches enseignements la situation de notre héros n’est pas enviable : Gulliver est en effet captif. Par ce subterfuge, Jonathan Swift critiquait à mots couverts la mainmise de l’Angleterre sur l’Irlande. Mainmise qu’il dénonça plus directement dans sa Proposition pour l’usage universel des produits d’Irlande enjoignant ses compatriotes à "brûler tout ce qui venait d’Angleterre, sauf le charbon." Jaime Lorca lui dénonce un autre impérialisme : celui des Etats-Unis sur le Chili. Le manque de réaction, la paresse et la lâcheté de Gulliver nous rappellent combien il est difficile et risqué de recouvrer la liberté perdue.
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