Robert s'est suicidé...
Robert, que je connaissais, a été trouvé mort chez lui. Il s’est suicidé, en laissant une lettre au seul ami qu’il avait, un ami commun. Il avait 39 ans. Né à Biarritz, de parents espagnols, il habitait, seul, suite au décès de sa mère, dans le quartier Pétricot. Employé municipal, à l’entretien de la voirie, il avait été mis en invalidité, pour cause de dépression nerveuse. Ayant cherché refuge et chaleur dans la boisson, il fut mis sous tutelle. Il arrêta de boire et, ceux qui le suivaient médicalement ont tenté de lui construire un refuge avec des parois en neuroleptiques. Le résultat est là.
Non, ils ne sont pas fautifs. Pas plus que pour Cathy, pour Sylvie (morte il y a trois ans), que pour Pierre, Paul, Jacques, moi-même ou des centaines de milliers d’autres.
Je suis, nous sommes, vous êtes, comme Robert, nous cherchons désespérément un sens à notre vie. Sans le trouver, sans vouloir s’avouer que nous ne vivons que d’ersatz censés pallier ce manque : la consommation et la, fausse, communication. Celle qui ne passe que par les mots convenus et creux, et qui rapporte des milliards. Pas celle qui passe par l’élan du coeur, le contact direct, le geste généreux, le sourire vrai. En un mot : la solidarité. Sans solidarité, point de vraie relation possible. Sans solidarité, nous voilà condamnés à la solitude.
La solitude, voilà la vraie maladie de Robert, celle qui l’a tué. Et qui tue tous les jours des milliers de gens dans nos pays dits, développés. Et nous sommes que des individualités isolées, égarées cherchant à surnager dans un océan d’indifférence.
Cette indifférence qui se traduit dans le quotidien par "après tout ce n’est pas mon problème, et puis, qu’est-ce que j’y peux, moi !"- le système nous l’instille jour après jour en détournant notre attention de ce qui est autour de nous jusqu’à nous en obnubiler, que ce qui peut être acheté. Acheter, posséder, paraître... Donc être ? A vous de voir...
Robert, moi, quelque quatre ou cinq millions d’autres, en France, nous n’avons pas les moyens d’acheter, parfois même de la nourriture. Chaque jour est une lutte pour la survie pure et simple. Et une interrogation...
Et cette interrogation, si nous nous sentions solidaires, si nous nous sentions appartenir à un "organisme social" (selon Henry Laborit), elle nous serait salutaire, elle nous amènerait à agir, à nous sentir vivants. Même dans des conditions de vie dures ; regardez donc ces enfants, ces gens souriants, malgré tout, dans des pays ravagés par la pauvreté.
Mais là, ici, elle nous conduit dans une impasse, à un long cortège de journées semblables, sans but, sans amitié, sans amour ; avec une seule et unique échappatoire...
Robert l’a volontairement choisie. Moi, d’autres, nous tombons malades, chaque jour un peu plus, d’impuissance, d’énergie inutilisée qui se retourne contre soi, aujourd’hui un infarctus, demain un cancer...
Vous pouvez hausser les épaules en me lisant et vous dire "après tout ce n’est pas mon problème, et puis, qu’est-ce que j’y peux, moi!"-, c’est votre droit.
Vous pouvez, vous aussi vous interroger. Dans ce cas-là Robert ne sera pas mort pour rien. Voilà ce que je voulais vous dire.