Trois drôles de dames
Trois drôles de dames. Et trois textes de l’auteur argentin, Daniel Veronese, mis en scène par Christian Germain le directeur de la compagnie Même les Anges. Trois monologues servis chacun par une comédienne, Laurence Vielle, Mireille Mossé et Sandra Faure, toutes trois extraordinaires. La nuit dévore ses enfants le deuxième, le plus long, cinquante minutes, est une création mondiale, l’auteur lui-même ne s’étant jamais risqué à le monter tant il lui faisait peur. Pris en sandwich entre Adela et Luisa, plus courts et déjà montrés au public. Une progression étrange dans la construction du spectacle, Adela se mouvant sur la scène, Mireille Mossé sur une table et Luisa assise sans bouger en haut d’une échelle étroite pendant toute sa tirade. De plus en plus haut, mais aussi de plus en plus resserré, comme si on montait vers l’étouffant, le sans issue. Et les couleurs, rouge, rose, noir. Rouge. Laurence Vielle, grand chaperon rouge décalé nous embarque, avec ses considérations hésitantes, si libres qu’elles en font des huit dans le ciel dans un récit à tiroirs rempli de parenthèses qui s’ouvrent sans jamais se refermer. Charmante et bien comme il faut, la pauvre jeune vieille fille, tente d’expliquer d’une voix fluette mais têtue, ou de s’expliquer, en répondant à des questions qu’un interlocuteur imaginaire lui poserait, mais d’expliquer quoi ? Le sait-elle le découvre-t-elle, l’invente-t-elle ? Elle nous balade au bout de ses phrases sans fin, de ses mots cachés, de ses expressions fuyantes vers une histoire familiale d’horreur ordinaire. Rose. Mireille Mossé, l’actrice de petite taille, vêtue d’une belle robe de fillette, et qui, une fois montée sur la table vous annonce de sa troublante voix d’enfant, un décalogue du malheur. Ne pas oublier l’Argentine. "Ce n’était pas une époque normale, tout était acceptable pour survivre" et comme "c’est le détail qui entraîne le reste", elle se lance dans un labyrinthe de récits familiaux qui s’imbriquent comme une chaîne. Un chapelet d’aventures insignifiantes se terminant dans le sordide. Et sa voix, et les détails précis, et les gestes minutieux avec lesquels elle fait vivre ses poupées. Ses personnages, tous nommés, tous vivants. Une spirale doucereuse comme une litanie, comme les radotages des vieilles sur le banc, en fin d’après-midi. Et, de voir évoluer au milieu de ces personnages de cire, cette petite fille aux esprits, on est pris de vertige, c’est la partie noire du continent sud-américain qui envahit l’espace. Noir. Comme une veuve, sur son échelle, Sandra Faure, qui raconte à sa mère morte le retour de l’homme parti depuis douze ans. Pourquoi parti ? Le plus dur est-il d’attendre ou de ne pas savoir le pourquoi de l’absence ? Douze ans, la douleur mange la parole, le corps se fait mots, le silence se glisse partout, comme une eau sale. Attendre à en avoir tort, à devoir se justifier. Revient-il vraiment cet homme qui ne peut rien expliquer ? Des comptes à rendre à la mère, toujours. Le maelström des phrases sans ponctuation de Veronese, accroche le spectateur comme un poisson au bout de la ligne et le laisse sur le flanc. Bonne pêche.
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