Michel Veunac / UDF
La vraie rupture
Déjà lancée depuis plusieurs mois, la précampagne présidentielle s’est emballée au cours de l’été, à grands coups de marketing politique et de plans média soigneusement mijotés. Photos glamour généreusement étalées dans la presse "pipole", best-sellers au succès programmé, politique spectacle et stars du show-biz, omniprésence médiatique, course à l’image, sondages à répétition, plateaux télé et journaux de 20 heures, rien n’a manqué. Avec une intention à peine dissimulée : vendre aux Français le duel Ségo-Sarko, superproduction scénarisée par les puissants du bocal médiatico-politique. Même ma voisine, pourtant d’une désarmante candeur, l’a compris !Dans ce grand barnum médiatique, tout se passe en effet comme si on cherchait à propulser les Français directement au second tour de l’élection présidentielle en préqualifiant deux candidats. Superflu, le premier tour. Du temps perdu, le débat démocratique. Avant même le début de la campagne, c’est une offre médiatique à deux têtes qui tient lieu d’offre politique. La ficelle est grosse, et ceux qui la tirent prennent les Français pour des imbéciles. Ils devraient se méfier, et méditer les propos du sociologue Dominique Wolton : "Ces rois de la communication supposent que les publics adhèrent à leur comportement Mais l’audience ne dit pas tout, loin de là. L’idée d’une distance ironique et critique du public ne leur vient pas assez à l’esprit. Certes, le public est voyeur ; il adore les paillettes et les scandales, mais il est en même temps plus critique qu’on ne le croit, plus ironique à l’égard de tant de vanité. Spectateur, mais pas naïf. Et de moins en moins".
La fin d’un cycle
Dans ce brouhaha estival, un mot s’est frayé un chemin : celui de rupture. Le succès du terme traduit un constat que beaucoup désormais partagent : sous nos yeux, c’est un cycle politique d’un quart de siècle qui s’achève. Vingt-cinq ans qui laissent une France affaiblie et désenchantée. Vingt-cinq ans pendant lesquels notre pays aura été impuissant à se réformer et à dépasser ses blocages, à endiguer la malédiction du chômage. Vingt-cinq ans où ses dirigeants politiques ont été plus habiles à occuper le pouvoir qu’à l’exercer, n’ont su que rabâcher les vieux modèles de gouvernement alors que le monde changeait profondément autour d’eux. Rupture, oui, car c’est une page de notre histoire qu’il faut résolument tourner. C’est une autre qu’il faut écrire, avec d’autres principes et d’autres méthodes, d’autres pratiques et d’autres m¦urs. C’est bien une nouvelle République qu’il s’agit de construire. Mais avec quoi au juste faut-il rompre ? Chacun a sa réponse, d’un bord à l’autre de l’échiquier politique. Rompre avec le libéralisme et la loi du marché pour les uns, avec l’esprit de Mai 68 et ses dangereux effets libertaires pour les autres, rompre avec le progrès et le développement pour les troisièmes, rompre même avec l’avenir pour les plus conservateurs. À l’UDF, nous partageons le diagnostic de nécessaires et urgentes ruptures. Le projet que François Bayrou soumettra aux Français dans quelques semaines dira lesquelles, autour des six grands piliers d’un contrat de gouvernement: l’éducation prioritaire, l’exclusion vaincue, l’environnement durable, l’équilibre des finances, l’entreprise et l’Europe.
Le monopole à deux
Mais il est pour nous une rupture qui commande toutes les autres, une rupture sans laquelle aucune autre ne pourra être sérieusement menée à bien : la rupture avec un système qui a institué et poussé jusqu’à l’absurde la règle du "monopole à deux" dans l’exercice du pouvoir. Depuis vingt-cinq ans en effet, à chaque élection, comme larrons en foire, les deux grands partis dominants accaparent alternativement le pouvoir, dans une complicité implicite qui se résume à "un coup pour toi, un coup pour moi". Comme aime à le dire François Bayrou, "dans ce système si bien rodé, plus ça change et plus c’est la même chose. Si ce n’est pas les uns, c’est forcément les autres et si on veut sanctionner les seconds, on est obligé de reprendre les premiers". L’Etat RPR succède à l’Etat PS qui succède à l’Etat RPR et ainsi de suite. Avec quelques variantes, comme celle de la funeste cohabitation, forme plus perverse du monopole à deux.Depuis vingt-cinq ans, les deux partis dominants concentrent à tour de rôle tous les pouvoirs. La loi électorale les sacre majoritaires, bien qu’ils ne le soient pas dans l’opinion. Conséquence : depuis vingt-cinq ans, la France vit camp contre camp, clan contre clan, gauche contre droite. Système imbécile, qui empêche des hommes d’un camp et de l’autre, pourtant d’accord sur tout, de travailler ensemble. Pire encore : système qui oblige ces hommes qui sont d’accord sur tout de travailler avec ceux de leur camp avec qui ils ne sont d’accord sur rien. L’espace d’un débat, à la dernière Université d’été de l’UDF, Michel Rocard (PS), Michel Barnier (UMP), Nicolas Hulot (écologiste) et François Bayrou ont échangé sur les grands sujets du moment : protection de la planète, éducation nationale, avenir de l’Europe, immigration, solidarité. Dans cet échange, aucune véritable divergence, des points de vue partagés, un dialogue ouvert et constructif. Dès le lendemain, chacun avait regagné son camp, aux infranchissables frontières. Interdit à ces hommes de dire leur accord publiquement, de travailler ensemble, de diriger ensemble.
La représentation proportionnelle
Va-t-on prolonger, pour vingt-cinq années de plus, ce système binaire, source d’échecs et de frustration, ou, au contraire, briser le monopole à deux, abattre ces barrières d’un autre temps et faire respirer à nouveau la démocratie française ? Telle est la question décisive que les Français auront à trancher avant toute autre.La vraie rupture, c’est celle avec un système où seules les majorités ont voix au chapitre, où seuls les Français majoritaires sont représentés au parlement (aujourd’hui, 50 % des Français ne sont représentés par personne !), où les contre-pouvoirs sont impuissants. La vraie rupture, c’est celle avec un système qui cultive la logique des clans, dresse la moitié de la France contre l’autre, n’autorise que des majorités mécaniques d’étiquettes. La vraie rupture, c’est celle avec un système qui produit la pensée unique et le conformisme de clan, alimente la frustration des minorités et la radicalisation des extrêmes. Pour interrompre le monopole à deux et ses effets, il faut changer la loi électorale et introduire la représentation proportionnelle. On nous explique que si on ne l’a pas fait, c’est pour ne pas favoriser les extrêmes. Or, avec la loi actuelle, la France est le pays du monde occidental développé dans lequel les extrêmes sont les plus puissants. Près de 40 % des Français votent pour l’extrême gauche ou l’extrême droite. Aucun autre pays européen ne connaît une telle situation alors que 23 sur les 25 sont gouvernés par une représentation proportionnelle des courants politiques. La première garantie de la démocratie, c’est le pluralisme. Dans nos sociétés de plus en plus complexes, qui peut prétendre avoir raison sur tout ? Qui peut soutenir qu’il revient à son camp seul de gouverner contre un autre camp qui n’aurait raison sur rien ? Au lieu de majorités automatiques d’étiquettes, ce sont des majorités d’idées qu’il faut désormais rassembler, avec des hommes et des femmes de sensibilités différentes mais d’accord sur un projet. Il faut former une majorité non plus à partir de la domination d’un parti, mais à partir d’un contrat de majorité négocié, ouvrant au rassemblement. La loi électorale doit le permettre, grâce à la représentation proportionnelle. Il est temps d’interrompre l’antagonisme aveugle des partis dominants, droite contre gauche, qui a pesé lourd dans la difficulté de notre pays à se réformer. Là est la vraie rupture, pour une démocratie adulte.
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