L’affaire est désormais entendue : lors d'une réunion de la majorité municipale de Bordeaux le lundi 28 août, la quasi-totalité de la majorité UMP-UDF va annoncer sa démission pour provoquer une élection municipale anticipée et permettre à Alain Juppé de récupérer ce qu'il considère comme son bien : le siège de maire de Bordeaux. Bien que légal, ce tour de passe-passe est condamnable sur plusieurs plans :
- cette démission collective est l'expression du mythe de la personne providentielle, sans laquelle les "gens ordinaires" seraient condamnés à la médiocrité. C'est peut-être le cas pour la majorité municipale de Bordeaux (nous les laissons juges !), mais pas pour la majorité des citoyens.
- même s'il a déjà purgé sa peine, grâce à une curieuse "contorsion juridique" de la Cour d'appel de Versailles, Alain Juppé reste moralement indigne de tout mandat. Il est choquant que, en France, on puisse être à nouveau élu après avoir été condamné pour "prise illégale d'intérêt" et avoir détourné de l'argent public.
- par ailleurs, contrairement à ce qu'on peut lire ici où là, le bilan de M.Juppé à la tête de la mairie de Bordeaux et de la Communauté urbaine est extrêmement négatif. Quelques rappels :
L'arrêté anti-bivouac ou la "chasse aux pauvres" : c'est sans même consulter le conseil municipal que M. Juppé a signé en janvier 2002 cet arrêté qui a suscité pendant deux ans d'incessantes manifestations. C'est finalement devant le Tribunal administratif que l'auteur de ces lignes a obtenu gain de cause, l'amende payée par la ville de Bordeaux servant à organiser un grand pique-nique (un bivouac !) devant la mairie le 12 septembre 2004.
L'attribution de l'église St-Eloi à une organisation de catholiques intégristes, début 2002. Ce bâtiment public est ainsi occupé illégalement depuis 4 ans, l'ancien premier ministre ayant cette fois encore été sanctionné par la justice administrative. Le dernier recours, un pourvoi en cassation, a été rejeté par le Conseil d'Etat le 2 mars 2005, mais les intégristes sont toujours en place. M.Juppé est plus prompt pour faire évacuer les églises lorsqu'elles sont occupées par des sans-papiersŠ
Le relogement tardif des familles gitanes touchées par le saturnisme dans le Village andalou, un ghetto-bidonville pour lequel la mairie de Bordeaux a perçu jusqu'au dernier jour des loyers exorbitants. Pendant deux ans, de manifestations en dépôts de plainte pour empoisonnement, les familles gitanes et de nombreux citoyens bordelais ont tenté de contraindre le "maire-bailleur" à prendre ses responsabilités. Malgré l'urgence sanitaire, ce n'est qu'après avoir encaissé 750 000 euros versés par le Ministère de la Ville que M. Juppé a consenti à agir enfin.
L'accueil à Bordeaux de Vladimir Poutine : autant un Chef d'Etat peut expliquer qu'il est bien obligé de rencontrer ses homologues, fussent-ils infréquentables, autant rien ne peut justifier que M. Juppé ait accueilli, qui plus est avec fastes, Vladimir Poutine à Bordeaux le 12 février 2003. Le bourreau du peuple tchétchène a aussi été accueilli par un millier de manifestants : un record pour un jour de semaine, en pleine journée !
Une subvention de 230 000 euros pour Johnny Hallyday, certainement confondu avec un modeste intermittent du spectacle. Une fois de plus, après de multiples protestations, le maire a reculé, la municipalité prenant toute de même à sa charge la mise à disposition du stade et quelques autres frais pour environŠ 230 000 euros ! Alain Juppé a donc à moitié réussi son coupŠ
Alain Juppé : un homme "non-providentiel" !
Défaillant sur les questions de société, Alain Juppé l'a aussi été sur le plan socio-économique. La stature nationale du personnage devait assurer à Bordeaux et à la Communauté urbaine (CUB) l'autorité nécessaire pour mener à bien divers grands projets, c'est l'inverse qui s'est produit, par exemple avec les annulations en justice de divers marchés publics : en particulier, en 2000, celle d'un des plus importants contrats de l'histoire de la CUB, le matériel roulant et la pose des voies du tramway, attribués illégalement à Alstom. Des procédures judiciaires sont d'ailleurs toujours en cours. Autre annulation, le 23 mai 2006, celle du contrat de concession du marché des Capucins signé en janvier 1996 par M. Juppé en faveur de la société Géraud qui, par ailleurs a bénéficié d'autres avantages indus. On notera la perpétuation de scandales financiers sur l'Eau et l'Assainissement, pour le plus grand profit de certaines multinationales. La ténacité des associations locales a d'ailleurs contraint le successeur de M Juppé, après quelques atermoiements, à remettre un peu d'ordre dans ces dossiers. Alain Juppé s'est aussi fait berner par le Port autonome lors du transfert des quais dont on s'est aperçu après coup que les voûtes étaient en ruine. Pas brillant pour un soi-disant "homme providentiel" qui devait faire bénéficier Bordeaux de sa "stature" et de son expérience.
En fin de compte, rien ne permet de penser que M. Juppé soit plus qualifié que le maire actuel Hugues Martin pour mener la politique réactionnaire et antisociale de la majorité UMP-UDF. Et, en tout cas, ils semblent tout aussi incompétents et naïfs l'un que l'autre. L'organisation d'un scrutin municipal au seul profit de M. Juppé ne se justifie donc pas plus politiquement que moralement, sans oublier la nouvelle facture pour les finances municipales que représenterait cette honteuse élection, qui doit donc être annulée.