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"Sans mémoire, on ne peut pas vivre"
·Le chercheur Juan Mari Beltran vient d’éditer un nouveau travail sur la musique traditionnelle basque, Orhiko xoria
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Juan Mari Beltran a le sourire facile et une très bonne mémoire. Il parle avec spontanéité et pioche dans ses souvenirs pour appuyer ses réflexions. Ce chercheur et musicien multi-instrumentiste, qui vient récemment de rendre réel un de ses rêves avec l’ouverture à Oiartzun du musée Herri Musikaren Txokoa (le coin de la musique populaire), propose dans son dernier album seize vieilles chansons Œtoutes nouvelles’.Mais d’où lui vient cette passion pour la chanson populaire basque? "Très jeune, lorsque j’ai commencé à apprendre à jouer de la clarinette dans mon village d’Exarri-Aranatz [Navarre], je me voyais dans le kiosque, en train de dominer toute la scène. J’étais un gamin, et la musique c’était ça pour moi.Et ce fut aussi de jouer du txistu ou la dultzaina à Iruñea pendant les fêtes de San Fermin". Après, lorsqu’à l’âge de quinze ans Juan Mari Beltran et sa famille sont retournés à Donostia, sa ville natale, il a perfectionné le txistu avec Isidro Ansorena et il a commencé à fréquenter d’autres musiciens avec lesquels il a créé le groupe Argia. "Alors, Jorge Oteiza est arrivé à Donostia", évoque-t-il. "Ce fut un véritable tremblement de terre artistique. Il nous a tous bouleversés", ajoute Juan Mari Beltran en agitant ses poings. Le génial sculpteur d’Orio, qui a tant influencé les jeunes artistes basques provoquant le renouveau culturel du nom Ez dok hamairu, a laissé aussi sa trace dans l’esprit d’un Juan Mari Beltran stupéfait. "Jusqu’alors, la musique populaire de mon village d’Etxarri me semblait vieille, d’antan. Comment ça vieille ?, m’a lancé un jour Jorge Oteiza. Elle est toute nouvelle! Il m’a montré les danseurs et m’a fait comprendre qu’ils interprètent les danses d’antan à leur façon, il m’a fait voir qu’il y a toujours un nouveau défi à chaque fois qu’on exécute une musique. J’ai compris que la musique que je croyais vieille était plus jeune et plus vivante que je ne pensais!".
Béla Bartok
Et il s’est mis à la recherche des musiques traditionnelles du Pays Basque. "Je n’ai rien fait d’extraordinaire; beaucoup d’autres s’étaient mis à ce travail de récupération de la mémoire musicale basque, dont Aita Donostia, qui au début du XXe siècle a compilé 2000 chansons populaires".Il aime parler de mémoire parce que "l’on ne peut pas vivre sans. Lorsque nous avons joué pour la première fois Orhiko Xoria [le thème qui donne le titre à son dernier disque] c’était lors d’un concert à Hernani. Il y avait un groupe berbère qui avait joué avant nous et qui est resté nous écouter. À la fin du spectacle, leur directeur est venu nous saluer et nous féliciter. Chez nous nous avons aussi des maîtres de la mémoire, nous a-t-il dit. Je ne pourrai plus oublier ça". "On ne peut pas vivre sans mémoire", insiste-t-il. "Ce que nous sommes relève de ce que d’autres avant nous ont été. Et ce que les gens de demain seront relèvera de ce que nous sommes aujourd’hui. Nous ne sommes que des instants dans la transmission de la tradition, nous sommes la mémoire de demain". Et c’est à partir de la mémoire que l’on peut créer, affirme ce chercheur en s’appuyant sur le Hongrois Béla Bartok, "l’un des meilleurs compositeurs du XXe siècle. Il avait compilé quelque 35000 chansons populaires dans les archives de Budapest!".
Saisir la mélodie
Il faut de la mémoire pour composer, mais aussi de la chance pour saisir la mélodie. "Le son me vient souvent comme ça, tout d’un coup. Alors je prends un papier et j’écris. Mais parfois je n’ai plus le temps de le faire, et la mélodie s’envole. Un jour, j’ai rencontré Etxahun Iruri. On parlait de ça, d’attraper les sons. Il regrettait ne pas pouvoir écrire ses mélodies. Je suis là-haut, dans la montagne... le son me vient et j’essaie de le garder, mais lorsque je redescends souvent la musique s’échappe, comme un oiseau, m’avait-t-il dit.Comme un oiseau. L’oiseau de l’Orhi. Une chanson que Juan Mari Beltran avait découverte à Otsagi et qu’il a redécouverte pour ce disque, en réinterprétant la chanson comme lui avait suggéré le grand Oteiza, "mais de façon inconsciente, en jouant avec la mélodie". Jouer. Juan Mari Beltran emploie tout le temps ce verbe. "Ce n’est pas un hasard si l’on dit jouer de la musique, play the music", s’explique-t-il d’un sourire malicieux. Et alors en euskara? "Musika jo... je crois qu’il s’agit d’un mot très ancien qui relève du rythme du travail". Et qui a quelque chose à voir avec jolas, jouer, pense-t-il en survolant sa mémoire. Comme un oiseau. Comme l’oiseau de l’Orhi, une chanson qui invite à survoler une mémoire musicale que Juan Mari Beltran a saisie dans seize thèmes édités par Elkar. On y retrouve Bortian Ahüzki, une chanson d’amour que le berger de Lacarre Pierre Caubet lui avait apprise, une chanson qui d’ailleurs a été enregistrée avec le bruit du vent de l’Orhy et le son des cloches des brebis... Et ça y est: la mémoire de Juan Mari Beltran repart.
Herri Musikaren Txokoa, la mémoire de la musique
Juan Mari Beltran parle avec passion de son dernier travail, mais le projet qui lui tient à c¦ur c’est Herri Musikaren Txokoa, le coin de la musique populaire. Ce centre de documentation sur la musique traditionnelle situé à Oiartzun, dans le quartier d’Eroien, se veut une sorte de musée vivant pour la recherche de la musique traditionnelle et de ses instruments. Cela dit, il ne s’agit pas que d’un centre destiné aux musiciens ou aux chercheurs. "On souhaite mettre à la portée de tout type de publics la culture du Pays Basque, et surtout sa musique populaire, de façon didactique, amène et compréhensible". L’un des objectifs est d’attirer l’attention des plus jeunes sur le patrimoine musical du Pays Basque, mais aussi d’ailleurs.Une exposition rassemble près de 400 instruments de musique populaire en provenance de tous les continents de la planète. Grâce à un système audio, le visiteur peut écouter l’instrument qu’il regarde. Une bibliothèque, une phonothèque et des archives d’images complètent la collection d’instruments populaires. Par ailleurs, tous les trois mois, le centre organise des concerts. Un atelier de fabrication d’instruments est également ouvert aux intéressés. Pour y assister il faut contacter d’avance les responsables au 0034 943 49 35 78. Le musée est ouvert tous les jeudis, vendredis et samedis.
La singulière musique de l’ajonc
Juan Mari Beltran est aussi réputé pour son travail d’expérimentation sur les vieux instruments de musique basques tels que la txalaparta [il est à l’origine de l’école d’Hernani, la plus importante pour cet instrument], l’alboka, la txanbela [gaita souletine], ainsi que pour la recherche de sons. C’est le hasard qui l’a conduit à retrouver un de ces sons, celui de l’ote jotzea. "L’ote jotzea est un travail agricole qui ne se fait plus. Il consistait à trancher l’ajonc épineux avec des bâtons munis d’une lame en fer. L’opération se faisait à trois ou à quatre, en tapant l’ajonc sur une sorte de baignoire en bois placée en hauteur, ce qui rendait le travail difficile. Mais le fait que cela ne se fasse pas à même le sol produisait à chaque coup une sonorité spéciale. Ce n’est plus du tok, tok, totok, mais du tounk, tounk, toutounk". Il y a quelques années une démonstration en avait été faite à Oiartzun. "C’est en la regardant et surtout en l’écoutant que je me suis aperçu que l’ote jotzea avait un rythme particulier que les paysans gardaient. "Bien sûr que l’ote jotzea a sa propre musique ; l’ote jotzea doit se réaliser avec sa musique !", m’avait alors lancé l’un d’entre eux. Une musique singulière qui évoque le son et les rythmes de la txalaparta et que l’on retrouve dans le dernier titre de son album.
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