Cela fait cinq mois que le professeur de droit Jean-Pierre Massias travaille sur un livre ayant pour objet le processus ouvert en Pays Basque. Ce spécialiste des processus d’autodétermination des pays d’Europe centrale est l’un des invités de l’Université d’été d’Abertzaleen Batasuna. Il partagera ses réflexions lors de la conférence prévue ce soir [19h à la maison Etxehandia de Louhossoa, route de Macaye], mais il a eu la gentillese de faire un point pour les lecteurs du journal.Tout d’abord, Jean-Pierre Massias précise ne pas être un expert de la question basque, "je suis là pour apprendre" avoue-t-il. Pourtant, son expérience dans des processus similaires lui permet d’approfondir le sujet avec un bagage riche d’instruments d’analyse et bien sûr de conclusions. Entre autres, après avoir étudié le processus de démembration de l’URSS, il a compris que l’indépendance en elle-même ne peut pas résoudre un conflit d’origine identitaire, parce que dans presque tous les cas, il y a des identités différentes, imbriquées, auxquelles il faut donner une réponse.
"Dans les pays de l’Est, on voulait l’indépendance mais on n’a pas fait le pas suivant. Le résultat est que dans la plupart des cas, cela a amené à un régime assez autoritaire". Et d’ajouter que dans certains cas, le désir d’indépendance ne relevait pas d’un fait identitaire, culturel ou historique, mais d’une simple question de pouvoir: le chef d’une région devient chef d’Etat.
"Les expériences ne sont pas transposables mais elles nous montrent ce que l’on ne doit pas faire pour que les problèmes ne soient pas transposés", s’explique-t-il. La conclusion de l’expérience des processus des pays de l’Est pour Jean-Pierre Massias est qu’il faut bien réflechir aux pas succédant à une éventuelle indépendance. D’autant plus qu’il y a des identités diverses auxquelles il faudra donner une réponse concrète.
Raison pour laquelle cet expert, qui travaille auprès d’institutions telles que le Conseil de l’Europe, estime que le processus de double-table de dialogue qui s’amorce en Pays Basque devrait peut-être s’enrichir d’une troisième table. "Il me semble qu’il serait souhaitable de mettre en place une troisème table pour réflechir sur ce que va être la société basque du futur. Je crois que cela peut-être dangereux d’avoir un nouveau statut d’autonomie ou d’indépendance sans avoir pensé au préalable à ce que devrait être la société basque du futur, sur ce que c’est que d’être basque, sur le type de relation qui devrait exister avec ses voisins, sur le type de relation devraient avoir les trois entités basques, la Navarre, le Pays Basque nord et la Communauté Autonome Basque..."
Trois identités imbriquées
La difficulté du conflit basque réside notamment dans la coexistance de trois identités différentes, la française, l’espagnole et la basque, souligne-t-il, à cheval entre deux États et trois administrations différentes. Mais les difficultés ne sont pas insurmontables. Des solutions sont toujours possibles, affirme-t-il, et les exemples ne manquent pas. "Souvent on compare le conflit basque à l’Irlandais et au Québécois, nottamment d’un point de vue des enseignements. Mais on peut trouver des pistes intéressantes ailleurs. "Le cas de la Hongrie est, me semble-t-il, très intéressant pour vous. Il faut savoir que 30% des hongrois habitent en dehors de son territoire, notamment en plein milieu de la Roumanie, et que la Hongrie agit en tant qu’Etat-parent envers ces communautés". En effet, en 2001, le Parlement a adopté une loi, concernant les Hongrois vivant dans les pays voisins, qui avait pour but d’apporter une assistance aux personnes d’identité hongroise qui sont citoyennes d’Etats voisins, et qui se considèrent comme appartenant à la communauté culturelle et linguistique nationale hongroise. "C’est peut-être une solution possible pour le Pays Basque: les français du Pays Basque nord pourraient par exemple rester français mais cela n’empêcherait pas à certains d’être assistés par la Communauté Autonome Basque".En Hongrie, pour être Hongrois à l’étranger, il suffit de faire la demande. "Ce système a l’avantage d’avoir été validé par le Conseil de l’Europe et de ne pas mettre en question les limites frontalière", ce qui reste l’une des préoccupations fondamentales des Etats, lesquels "craignent toujours l’éclatement des frontières". Le Zazpiak Bat "c’est peut-être légitime, mais ce n’est pas réaliste", estime-t-il. "Cela dit, je veux pas être donneur de leçons. J’expose tout simplement les problèmes que j’ai rencontrés et les solutions qui ont été trouvées". Ce professeur de droit pense dans ce sens qu’il ne faut plus penser à la "situation classique des Etats plurinationaux mais à une situation de nations pluriétatiques".
Un moment critique
Concernant la phase actuelle du processus de paix en Pays Basque, Jean-Pierre Massias considère qu’il se trouve "dans un moment critique", un point d’inflexion où "les deux parties l’ETA et l’Etat espagnol doivent oser". "Ce n’est facile ni pour l’un ni pour l’autre", ajoute-til tout en regrettant les difficultés que le chef du gouvernement espagnol retrouve dans son principal adversaire politique, le PP, farouchement opposé à tout processus de dialogue. "Je crois que c’est assez dangereux de mener un processus sans que l’une des parties s’y implique".
Tout comme il estime dangereux que la question des victimes, "de toutes les victimes", ne soit pas abordée correctement, au-delà des "instrumentalisations partisanes". Selon Jean-Pierre Massias, "dans tous les conflits où l’on n’a pas abordé la question, finalement elle est devenue une bombe à retardement".
Jean-Pierre Massias croit aussi que la société civile devrait participer d’une manière ou d’une autre à des tables rondes politiques afin de contibuer à la résolution d’un conflit "techniquement des plus difficiles", trois identités différentes étant imbriquées. Quoi qu’il en soit, la procédure des tables rondes de dialogue est le seul instrument qui peut servir à dénouer le noeud gordien du conflit basque, c’est "le seul instrument qui permet aux extrêmes de se parler".
Jean-Pierre Massias ne veut pas s’avancer sur les suites du processus, "parce qu’il y a beaucoup de possibilités", mais il croit que le plus pragmatique serait de "d’aborder en premier la question de la paix pour qu’il puisse y avoir une acceptation sociale d’un processus politique". Un processus qui devrait selon lui se centrer sur la Communauté Autonome Basque pour aborder après la question de la Navarre et du Pays Basque nord avec "des éventuelles négociations avec l’Etat français". Mais cela reste encore très loin; la priorité maintenant est d’approfondir dans le dialogue. "L’important est de ne pas rater ce train", martèle-il.
Iñaki LEKUONA