À la reconquête des semences de ferme
·Ils sont une dizaine à produire eux-mêmes leurs semences, une pratique millénaire mais tout juste tolérée par la loi
Il pourrait passer des heures à admirer son champ de maïs. Même s’il est cultivé depuis des dizaines d’années sur sa ferme, Jon Harlouchet a presque redécouvert la culture depuis qu’il produit lui-même ses semences. Une pratique expérimentale pour la fédération Bio d’Aquitaine (à laquelle appartient l’association BLE) puisque la loi interdit toute vente et échange de semences fermières tandis qu’elle en tolère seulement la production. Plusieurs raisons ont poussé l’agriculteur bio de Bussunaritz à privilégier ces variétés anciennes, qui peuvent être ressemées, aux maïs hybrides vendus par l’industrie semencière et qu’il faut acheter chaque année. "Je suis engagé en agriculture biologique donc sans organismes génétiquement modifiés. Comme l’une des plus grandes sources de diffusion d’OGM sont les semences, c’est une façon de maîtriser l’origine de mes cultures et de me préserver des OGM", explique-t-il. L’agriculture biologique implique aussi le non-recours aux produits chimiques tels pesticides et insecticides. D’où l’intérêt d’avoir des cultures adaptées au terroir. "Les semences du commerce sont créées dans des plateformes où elles disposent d’irrigation, d’engrais et de pesticides et la sélection se fait dans ces conditions. Au final, pour avoir une culture optimale, il faut recréer ces conditions", avance Jon Harlouchet. Plutôt que d’adapter l’environnement à la plante, lui, préfère une culture qui soit à l’aise sur ses terres sans avoir à recourir à de nombreux intrants chimiques. Enfin, il évoque le plaisir du paysan à faire son travail. "La sélection végétale, c’est la base de notre métier, pourtant 99% des paysans ne la maîtrisent plus". Il y a cinq ans, l’agriculteur a engagé des essais avec une douzaine de variétés anciennes de maïs. Douze parmi la centaine en expérimentation sur la plateforme lot-et-garonnaise de la fédération bio. Chez Jon, il y a du Grand Roux Basque, du Blanc d’Astarac, du Rouge d’Astarac, du maïs venu d’Elgoibar (Gipuzkoa), de Catalogne, d’Andalousie, d’Italie, du Brésil et même d’Irak. "La plupart du temps, ils ont été conservés par des marginaux donc en nombre faible. Pour éviter les risques de dégénérescence, il faut mélanger les populations", explique l’agriculteur garaztar. Il est donc parti d’une collection de laquelle il choisit les plantes qui correspondent le mieux à ses besoins. Avant chaque récolte, Jon "visite" donc son champ et repère certains maïs. Il regarde la qualité du grain, la résistance à la sécheresse, etc. Une partie de ses cultures servira à réaliser de l’ensilage de maïs, il veut donc des plantes assez feuillues. L’an passé, son choix s’était porté sur des pieds de maïs plutôt hauts. Avec le fort vent de ces dernières semaines, le paysan a constaté que certains de ses maïs qui atteignent plus de trois mètres de haut ont eu du mal à résister et se sont couchés. Il rectifiera le tir cette année en choisissant les grains de plantes un peu plus petites, pour les mettre en terre la saison prochaine. Si les variétés anciennes sont souvent données comme moins productives, Jon estime que dans son cas il a plus de rendement avec ces dernières. "Il faut aussi voir que le coût de la semence s’élève à 15% du produit de la récolte. Comme nous n’avons pas à acheter les semences, même avec des rendements inférieurs de 15%, nous ne sommes pas perdants", commente-t-il. Comme lui, une dizaine d’agriculteurs du Pays Basque nord expérimentent les semences fermières de maïs. Tous dans le cadre du travail mené par la fédération Bio d’Aquitaine. Sans ce cadre officiel, ils n’auraient pas le droit d’échanger (ni de vendre) leurs semences car de nos jours la loi interdit cette pratique paysanne pourtant ancestrale. Jon Harlouchet espère pourtant qu’ils seront de plus en plus nombreux à opter pour les semences fermières. "L’avenir de l’agriculture se situe dans de telles évolutions", dit-il. La loi est pourtant là, contre eux. "C’est un sujet délicat. Avec un peu de pédagogie, la société aura du mal à comprendre que l’on puisse condamner des paysans qui ressèment leur propre récolte", estime-t-il. Pour justement diffuser ce message, Bio d’Aquitaine organisera une cueillette festive des champs de Jon, ouverte à tous, le 28 octobre prochain.
La dépendance chimique
"La quasi-totalité des variétés traditionnelles paysannes (améliorées depuis des centaines d’années voire des millénaires, par sélection massale) possédait une résistance polygénique (concernant plusieurs gènes) : lorsque, dans une plante, un niveau de résistance flanchait, d’autres faisaient front. Cette caractéristique n’avait pas d’intérêt commercial pour les promoteurs de l’agriculture moderne.A partir de 1910, des variétés agricoles créées possédaient une résistance monogénique (concernant un seul gène). En cas de maladie, celles-ci succombaient si le paysan ne faisait pas appel à la chimie. C’est dans le cadre de cette imposture qu’il faut resituer la première offensive de l’industrie semencière, au début du siècle passé, qui a vendu très cher aux paysans, des semences "certifiées", à savoir indemnes (extérieurement) de tout parasite, mais programmées génétiquement pour être hautement susceptibles à une pléthore de maladies. Ce type de programmation, ou "emprisonnement", atteint de nos jours son paroxysme avec les gènes dénommés "traitor" ou avec les GURT (Genetic Use Restriction technologies). La semence est programmée génétiquement pour ne se développer qu’à condition qu’on la traite dans le champ avec tel ou tel produit chimique. Les variétés traditionnelles furent ainsi totalement éradiquées au profit de variétés modernes dotées de résistance monogéniques. Au jour d’aujourd’hui, ce sont 36 milliards de dollars qui sont dépensés chaque année en fongicides et autres pesticides et malgré cela, 20% des récoltes alimentaires sont perdues tous les ans, à l’échelle planétaire, sous l’assaut de bactéries, champignons, virus... Qui plus est, l’augmentation du nombre de maladies végétales est proportionnelle à l’augmentation, au fil des ans, de l’usage de la chimie lourde dans les champs. Aujourd’hui, plus de 300 maladies graves "attaquent" les plantes alimentaires. Tout cela constitue un cercle vicieux inexorable : l’augmentation de la chimie dans les sols, par les disharmonies qu’elle suscite, permet à de nouvelles maladies végétales de se manifester et les scientifiques ont beau jeu d’introduire tous les ans de nouvelles variétés exprimant de nouvelles résistances." Extrait de "Quelles semences pour nourrir les
peuples", D. Guillet, Revue Le Pluriel Nature.
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