La musique klezmer retrouve l’Europe
Quand l’Américain David Krakauer se lance dans un solo de clarinette, difficile d’imaginer son passé de musicien classique : il se contorsionne, tape du pied et insuffle cette énergie contagieuse à son public. C’est qu’il joue une musique klezmer dopée à force de métissage avec jazz, funk et hip-hop, tout en restant fidèle à ses racines, celles des communautés juives d’Europe centrale d’avant la Deuxième guerre mondiale.La musique klezmer "a subi une grande interruption avec la Shoah, la suppression des ethnies d’Europe de l’Est par Staline, et l’assimilation de la diaspora des juifs d’Europe dans leurs pays d’accueil", explique David Krakauer. Ce clarinettiste de 50 ans sait de quoi il parle : il a grandi dans l’ignorance de la culture yiddish de ses arrière-grands-parents, arrivés aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. "Nous, juifs d’Europe, avons jeté notre culture à la poubelle", estime-t-il. Il faudra attendre les années 70 pour que la première génération de juifs américains sorte des greniers les vieux disques klezmers de leurs aïeuls.
Passage par les Klezmatics
Une dizaine d’années plus tard, David Krakauer met entre parenthèses une carrière pourtant très remarquée de clarinettiste classique pour se lancer à son tour, au sein du groupe Klezmatics, dans l’aventure de cette musique qui paraît avoir choisi l’exhubérance comme dernier refuge au désespoir. L’idée géniale de Krakauer et de sa génération de musiciens aura été de comprendre à quel point cette musique d’opprimés d’Europe de l’Est était faite pour s’entendre avec le jazz et les autres formes d’expression des Noirs d’Amérique.Résultat palpable lors d’une série de concerts, donnés cette semaine dans le cadre du festival Paris Quartier d’été : les accordéons multiplient les "riffs" à l’unisson de la guitare électrique, pendant que la clarinette de Krakauer dialogue avec un improbable rappeur au look de Woody Allen, So Called. Ce juif canadien de 3O ans a lui aussi découvert par hasard ses racines culturelles : en fouillant caves et débarras à la recherche de vieux disques, ce féru de hip-hop tombe raide amoureux d’enregistrements du chanteur yiddish Aaron Lebedeff. Quand So Called se lance dans un déluge verbal rap, il estime se placer dans le sillage des "badkhn", maîtres de cérémonie chargés, dans les shtetels (villages) juifs, d’improviser un discours en rimes pour les jeunes mariés. Les Européens s’entichent de plus en plus de klezmer. "Je me demande si cette fascination n’est pas due au fait que dans la culture européenne demeure un vide, laissé par la Shoah et l’exode des juifs", s’interroge David Krakauer, dont le port presque austère costume bleu nuit, chemise noire entièrement boutonnée tranche avec la volubilité sur scène. Sa musique exprime de drôles de carambolages : les paroles y évoquent, sur des rythmes à la James Brown, des histoires d’amour et des fêtes de village droit sorties d’un tableau de Chagall. Mais comme dans toute bonne chanson klezmer, la joie de Krakauer n’est jamais loin de la gravité. "Quand nous faisons danser un millier de personnes dans des endroits en Pologne où il y a eu tant de morts, je trouve que c’est une métaphore pour le monde d’aujourd’hui, et la preuve que nous pouvons transcender toute cette souffrance", estime-t-il.
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