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Le JPB > Culture 2006-07-13
Oiherko Trajeria / Hebendik
Un vent de liberté sur les montagnes d’Ahüski

Comment (ré)inventer, créer, innover à partir de la Tradition, autour d’une base de références culturelles ? Là réside un des principaux défis de l’aventure artistique. Depuis plusieurs années, chaque été, l’actualité voit revenir sur le devant de la scène, une "nouvelle" pastorale représentée par les habitants d’un village souletin. Ce théâtre, survivance de formes archaïques, aujourd’hui disparues dans le reste de l’Europe, malgré quelques innovations semble s’être quelque peu figé. On n’est pas loin de la folklorisationŠ C’est donc un pari risqué que de "s’attaquer à une institution" sans tomber dans la caricature, la dérision, la raillerie, le persiflage sans devenir un plagiat ou pire un ersatz. Pari réussi en ce qui concerne Oiherkoren Trajeria, représentée samedi 8 juillet sur les hauteurs d’Ahüski : un spectacle original, inventif plein de trouvailles, autre tout en étant le même, dans l’ailleurs.

La scène, intégrée parfaitement dans un amphithéâtre naturel, non loin du cayolar d’Hegillore créait un espace large (aussi bien dans l’horizontalité que dans la verticalité du lieu), ouvert proposant au spectateur une vision simultanée et plurielle. Les acteurs présents sur cet espace scénique le long de la représentation entraient sur la scène centrale selon les besoins de la dramaturgie.

Un parti pris de sobriété en ce qui concerne la scénographie : peu de décors, pas de lumières artificielles, pas de sonorisation. Par contre, la pyrotechnie a ponctué fréquemment (trop ?) le spectacle. Pas d’errejent sur le plateau et pourtant une mise en scène à la fois riche et épurée. Pas de conventions de jeu (déplacements, entrées / sorties) respectant les "lois" du genre mais une écriture scénique plus libre et des chorégraphies innovantes. Loin du jeu impersonnel et codifié de la pastorale classique, l’acteur a composé son rôle : pas de déclamation systématique, pas de comportement stéréotypé ni dans la diction ni dans les attitudes mais une interprétation du personnage. Des personnages sortis de l’imagination de Tittika Rekalt qui, bien que maniant l’humour a écrit une fiction qui s’apparente plus à une tragédie grecque qu’à un récit de vie d’une "personnalité" basque. Un texte (édité par Maiatz) privilégiant le souletin qui respecte certains éléments de la structure traditionnelle de la pastorale : opposition entre les Alhaiztar et les Barrankesak, les éternels voisins qui ne sont que les deux faces du miroir du monde, thème universel de l’ambition humaine, de la trahison du pouvoir envers le peuple, intervention des bouffons. Des costumes ingénieux, des airs musicaux nouveaux et enjoués, des chants travaillés "différemment" et de nouvelles danses ont contribué à créer une esthétique originale à la fois simple et recherchée, et la nuit de (presque) pleine lune rajoutait de la magie à cette vision belle et unique.

Et le public ? Il n’y avait qu’à entendre l’air des "batailles" juste esquissé par les musiciens puis repris par le public pour comprendre que cela fonctionnait : on vivait là un moment fort. Un public local exigeant puisque très connaisseur de la pastorale, un public qui voyait là quelque chose de nouveau tout en ayant l’impression de connaître, un spectacle "autre" tout en étant le "même". C’est peut-être dans ce "savant" mélange de création, de "rénovation" et de tradition, dans cet écart entre l’universel et le particulier que naît le sens, une valeur partagée et signifiante loin des "coquilles" vides et "exotiques". Cette force, on la doit à un collectif Hebentik qui a su fédérer autour d’un projet difficile et insuffler un nouveau souffle dans ce qui pouvait apparaître comme immuable et figé. Ce décalage dans "l’ailleurs" est une réussite.

C’est en impulsant la recherche et la création que ce théâtre continuera son évolution. En 1953, en composant la pastorale Etxahun koblakaria, le "poète paysan" Etxahun Iruri marquait de son empreinte cette forme théâtrale. L’idée de greffer un sujet basque sur un fond traditionnel avait ouvert de nouvelles perspectives. Il est encore tôt pour connaître les conséquences de ce spectacle mais 2006 pourrait bien être une autre date de référence dans la longue histoire de la pastorale. Un vent de liberté a soufflé sur les montagnes d’Ahüski...


 
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