C’est à partir d’un dossier ouvert en 1998 par le magistrat de l’Audience Nationale espagnole Baltasar Garzón que son remplaçant, Fernando Grande-Marlaska, et la juge française de la XIVe section Laurence Levert ont déclenché hier matin une opération contre douze personnes accusées de participer au réseau de financement de l’organisation armée ETA. Une treizième personne, la compagne d’un des interpellés, a été arrêtée, puis remise en liberté après la perquisition de son domicile à Mouguerre. Ces personnes ont été arrêtées hier à l’aube, sept à Bayonne, Ascain et Hendaye, trois à Irun et deux dans la province d’Alacant, sur le littoral méditerranéen. Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, les accusés prélevaient et géraient depuis 20 ans le dit "impôt révolutionnaire" réclamé par l’organisation armée aux entrepreneurs et industriels.
Ce réseau "blanchissait l’argent" et parfois l’investissait "dans des paradis fiscaux". Le ministère espagnol de l’Intérieur a précisé dans un communiqué que l’opération a conduit à la mise sous séquestre de biens d’une valeur dépassant les 700.000 euros, dont un bar à Irun, et au blocage d’une cinquantaine de comptes bancaires.
Le processus de paix se poursuit
Les deux juges ont fixé la date de l’opération "la semaine dernière", après "deux ans d’enquête", a déclaré le ministre espagnol de l’Intérieur, Alfredo Pérez Rubalcaba, qui a précisé que le gouvernement "était au courant". Interrogé lors d’une brève intervention publique sur les possibles conséquences sur le processus de paix de cette opération policière, le ministre socialiste a répondu qu’"il n’existe aucun élément significatif empêchant la poursuite du processus de paix, que le gouvernement veut continuer à développer". "Ni les juges ni les policiers ne restent les bras croisés", a assuré M. Pérez Rubalcaba, alors que l’annonce par le chef du gouvernement José Luis Rodríguez Zapatero de l’ouverture de négociations avec l’organisation armée basque apparaît imminente, et pourrait même intervenir dès aujourd’hui, selon certaines sources socialistes citées par les médias espagnols. L’opération pourrait être d’ailleurs directement liée à cette intervention au Congrès espagnol: ce serait un geste vis-à-vis de l’opinion publique espagnole ayant pour objectif de désactiver le discours du Parti Populaire selon lequel le PSOEs’est plié aux demandes de l’ETA.
Attaque "frontale" du processus
Batasuna ne partage pas cet avis sur la continuité du processus de paix. "C’est une attaque nette et frontale contre les espoirs de paix de la société basque", a déclaré le porte-parole Arnaldo Otegi au cours d’une conférence de presse à Donostia-Saint-Sébastien. Le leader de la gauche abertzale a interpellé le gouvernement socialiste espagnol de José Luis Rodriguez Zapatero en lui demandant en quoi cette opération policière servait à "surmonter le conflit basque et à aborder le processus de paix".Joseba Permach, présent à Madrid en qualité de témoin dans un procès, a estimé que les arrestations démontrent que "l’Etat espagnol persiste dans la voie répressive et dans sa stratégie de guerre" et il a qualifié l’opération de "sabotage" du processus de paix.
Le parti Aralar, né d’une scission avec Batasuna et critique vis-à-vis de la lutte armée, a émis une opinion similaire. "Cette arrestation ne peut se comprendre que comme une tentative de plus de la justice espagnole contre le processus de paix", a estimé le coordinateur général Patxi Zabaleta. Il a dénoncé l’arrestation à Ascain du membre du bureau de son parti Julen Madariaga, 73 ans, l’un des fondateurs historiques de l’ETA en 1959, "sous Franco". Qualifiant Julen Madariaga d’"infatigable combattant de la paix et de la liberté", il a affirmé que les accusations judiciaires à son encontre n’avaient "aucune crédibilité ni pour Aralar ni pour la société basque".
Joseba Egibar, président de la fédération du Gipuzkoa du PNV, a également estimé que l’opération policière "ne favorisait en rien le processus de paix", tout en se disant convaincu que "celui-ci se poursuivrait en dépit de ces nouvelles".
Le secrétaire général d’Eusko Alkartasuna, Unai Ziarreta, a souligné le fait que l’opération policière ait été réalisée "aux portes de l’annonce du président espagnol" concernant l’ouverture des négociations avec l’ETA.
Mikel Arana, porte-parole d’IU, s’est interrogé sur les raisons qui ont mené les autorités judiciaires à "activer maintenant un dossier daté de 1998". Le représentant de la coalition écolo-communiste en Pays Basque a exigé que l’"on ne boycotte pas le processus de paix".
À Bayonne, Abertzaleen Batasuna a "dénoncé très vivement" l’arrestation des "personnes qui vivent librement en Pays Basque nord", dont certaines "des militants historiques qui ont beaucoup risqué pour faire avancer les choses dans ce pays". Pour AB, "on comprend très difficilement comment ce type de stratégie" peut être mené par un gouvernement qui "dit vouloir développer un processus de paix". Selon Abertzaleen Batasuna, cette opération peut "mettre en péril" le processus de paix. "Raison de plus de manifester samedi à Bayonne", a appelé AB.
L’association de défense des droits des prisonniers politiques basques, Askatasuna, a dénoncé pour sa part que l’opération policière visait à "saboter la mise en place du processus". "Nous considérons cette opération comme très grave et incompatible avec le processus de paix que nous voulons tous mettre en place en Pays Basque", ont affirmé les porte-parole Jean-François Lefort et Joxean Agirre.
Les responsables d’Askatasuna ont appelé Paris et Madrid à "désactiver les outils de la répression", dont "les tribunaux d’exception que sont l’Audience Nationale espagnole et la XIVe section de Paris". Soulignant le fait que l’opération policière a suivi de quelques jours la publication d’un communiqué de l’ETA demandant à Paris de s’impliquer davantage pour sortir du conflit basque. "La France a montré une fois de plus qu’elle fait partie du problème et donc qu’elle doit faire partie de la solution, selon Askatasuna.
L’association a également souligné que l’opération a été menée après la publication par un quotidien conservateur madrilène d’un article sur un réseau présumé de financement de l’ETA. Askatasuna a accusé l’exécutif socialiste de se plier aux pressions de l’extrême-droite espagnole.
Par ailleurs, l’association s’est inquiétée de la santé de certains des interpellés, la plupart âgés de plus de 50 ans dont six sexagénaires, et a appelé à une journée de mobilisation vendredi et à participer à la manifestation de samedi après-midi à Bayonne. Hier, selon Askatasuna plus de 300 personnes ont participé aux rassemblements organisés dans les communes où ont été réalisées les arrestations.