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Le JPB > L'opinion > Tribune Libre 2006-04-06
Philippe CASENAVE et Pierre LALANNE /Membre du Bureau de la fédération socialiste des Pyrénées-Atlantiques et Secrétaire de la section socialiste de Bayonne
Lettre ouverte à M. Jean Grenet, député de la 5ème circonscriotion

Monsieur le Député,

Depuis plusieurs mois, le Contrat Première Embauche mobilise la jeunesse, interpelle les syndicats et suscite indubitablement l’hostilité de l’opinion publique.

Ce texte, frère cadet du Contrat Nouvelle Embauche que le gouvernement Villepin-Sarkozy a adopté par ordonnance en août 2005, s’inscrit clairement dans la filiation d’une idéologie libérale, éprouvée au cours de la décennie par les gouvernements français de droite successifs, qui se fonde sur le mythe d’une dérégulation accrue des conditions de travail, prétendument au service de l’économie et de l’emploi.

Cette option politique, éculée depuis longtemps hors de nos frontières, confond mobilité des travailleurs et flexibilité, précarise les parcours professionnels au lieu de les sécuriser, amalgame compétitivité des entreprises et rentabilité, favorise à terme l’épargne au détriment de la consommation.

Et pas plus le Contrat Première Embauche que le Contrat Nouvelle Embauche, ne permettront-ils de résorber le chômage et de relancer la croissance économique de notre pays.

Répandre la précarité n’a jamais permis de créer des emplois. Notre économie a surtout besoin d’une croissance forte, s’appuyant sur une massification du pouvoir d’achat, alimentée par une reprise de la consommation -dépendante de la confiance que vouent les Français en leur avenir- et anticipée par des efforts conséquents en matière d’éducation, de recherche et d’innovation.

Or croyez-vous, Monsieur le Député, qu’avec le CPE-CNE la croissance sera portée par la consommation quand les jeunes, mais aussi les nombreux employés des entreprises de moins de 20 salariés, seront réduits à épargner pour se prémunir de la menace permanente d’un licenciement, du jour au lendemain, sans justification ?

Et au-delà des considérations strictement économiques, est-ce là la société que vous voulez proposer aux jeunes de ce pays : une société ne leur offrant aucune possibilité de se projeter dans une perspective de vie, que ce soit pour prendre un appartement, pour s’assumer en totale autonomie, pour envisager la poursuite d’études longues ou pour fonder une famille ?

Est-ce le monde du travail dont vous rêvez, marginalisant le Contrat à Durée Indéterminée, avec des salariés vivant constamment la peur du lendemain, un employeur pouvant faire appel sur un même poste de travail à une succession d’employés en CPE ou CNE, donc corvéables à merci ?

Est-ce là votre manière, en Pays Basque, de vous attaquer à la grave crise du logement ? Aucun propriétaire, aucune agence immobilière n’acceptera de louer à une personne sans garantie susceptible d’être congédiée du jour au lendemain.

C’est un tout autre projet dont notre région et notre pays ont besoin:

-où le Contrat à Durée Indéterminée reste la clef de voûte du Code du Travail,

-où les cas de recours aux Contrats à Durée Déterminée sont encadrés,

-où la priorité doit aller au contraire à une sécurisation des parcours professionnels avec un effort sans précédent en termes de formation initiale et un crédit formation, accessible tout au long de la vie.

Tout le contraire du CNE et du CPE.

Aussi les manifestations de protestation qui animent les rues de notre pays sont-elles légitimes. Elles étaient aussi prévisibles.

Mais à cette crise sociale, qui secoue notre pays, le gouvernement que vous soutenez a conjugué, par dogmatisme et entêtement, une crise politique.

Tout d’abord en effet, la procédure législative qui a conduit à l’adoption du CPE est contraire à l’esprit de la loi Fillon sur le dialogue social, pourtant initiée et adoptée par votre propre Majorité, qui prévoit l’obligation de consulter les syndicats en préalable à toute décision politique dans le domaine social.

Le CPE semble aussi en contradiction, aux yeux de nombreux juristes, avec les engagements signés par le France dans le cadre de l’Organisation Internationale du Travail en particulier sur le volet de la justification des licenciements.

Une loi qui ne respecte pas la loi et qui n’obéit pas aux textes internationaux auxquels a souscrit la France : Un détail vous nous direz.

Mais comment

jugez-vous la méthode ?

Un texte adopté en première lecture à la sauvette dans l’obscure clarté d’une nuit de février ; puis votre Gouvernement qui recourt à l’article 49.3 en seconde lecture, pour valider le texte aux forceps, en occultant à nouveau délibérément le débat parlementaire.

Bien plus encore. Depuis vendredi, et l’allocution télévisée du Président de la République, cette crise politique porte la marque d’une crise de régime.

Le Chef de l’Etat s’est en effet exprimé aux Français, mêlant au burlesque la pathétique déliquescence d’une fin de règne. Il innove, de fait, en promulguant la loi mais enjoint les Français de ne pas l’appliquer ! Une ineptie abracadabrantesque de plus pour les uns, pour les autres un camouflé à peine voilé pour le Premier Ministre : Ubu Roi remercie son capitaine Fortune mais lui précise que son Grand ‘uvre n’est pas abouti. Et les citoyens que nous sommes apprennent par voie de presse que Nicolas Sarkozy en profite pour inviter les syndicats et veut réécrire la loi, quand Dominique de Villepin tente de garder la main en réunissant ses MinistresŠ

Dans la confusion des ambitions, dans les arcanes des alliances et dans les limbes des trahisons, le Chef de l’Etat règne sur l’Elysée, le Premier Ministre sur Matignon, cependant que le Président de l’UMP voudrait régner sur la France.

Quel regard portez-vous sur de telles dérives institutionnelles, Monsieur le Député ?

N’y a-t-il pas plus affligeant spectacle aujourd’hui que ce jeu de rôles alliant un Chef de l’Etat coupé de son peuple, un Premier Ministre jouant le pourrissement politique et social, un Ministre de l’Intérieur, Président de l’UMP, qui après avoir multiplié les dérapages verbaux à l’égard de la jeunesse, après avoir continûment plaidé pour le CPE voudrait maintenant jouer l’oie blanche qui ne serait pour rien dans la crise actuelle ?

Rappelez-vous que pour dissiper l’infamie d’un spectre brun qui menaçait notre démocratie et notre République, nombreux furent ceux qui se résignèrent à voter pour Jacques Chirac en 2002, non par conviction, mais par responsabilité politique. Comment croyez-vous qu’ils jugent aujourd’hui l’irresponsabilité de vos amis Chirac, Villepin et Sarkozy ?

N’entendez-vous pas, Monsieur le Député, ce bruit sourd et pesant qui gronde crescendo au fur et à mesure que gonfle le cortège des manifestations ?

Puisque vous devriez être saisi au Parlement de différentes propositions visant à réécrire la loi, saurez-vous enfin écouter la voix de la rue en demandant le retrait immédiat du Contrat Première Embauche en préalable à toute nouvelle concertation ?

Car dans le cas contraire, si vous vous obstiniez à jouer les cartes de l’impasse, caressant secrètement l’espoir d’abattre les atouts de l’essoufflement et de l’usure, et que votre majorité parvenait à réduire la marche de la jeunesse, ignorée, dédaignée, humiliée, percevrez-vous jamais ce sentiment lancinant qui bat au rythme des c¦urs et que le noir de certains regards trahit ?


 
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