C’est dans une brasserie d’Angoulême que nous avons retrouvé Peio Serbielle, entouré de sa famille : sa s¦ur, son beau-frère, son frère et sa mère. "Moi j’étais convaincue qu’il allait repartir pour quatre mois", avoue-t-elle. "Lorsque Jean-Bernard m’a dit qu’il allait être libéré je n’en croyais pas mes oreilles". Après seize mois de détention, contrainte de voir son fils pendant trois quarts d’heure au parloir de la prison, Mme Serbielle est ravie. "Lorsque je quittais le parloir j’étais malheureuse pour lui, qui devait rester". Maintenant Peio Serbielle est libre. Les larmes aux yeux, sa mère évoque la rencontre entre son fils et sa fille, laquelle "a pleuré", dit-elle comme un petit reproche avant de justifier : "ils s’adorent tous les deux".Mme Serbielle ne perd pas de vue son fils, assis à côté de la vitrine, répondant à un interrogatoire différent de ceux auxquels il a dû faire face depuis son arrestation le 4 octobre 2004. Dégustant un verre de vin et savourant une cigarette, le chanteur répond, l’une après l’autre, à toutes les questions, sans euphémismes. On le sent assez détendu pour un homme qui vient de passer "seize mois en taule". Seize mois pour avoir appliqué le code éthique de son père, "si quelqu’un frappe à la porte, qu’il a soif, qu’il a faim ou qu’il cherche un gîte, donne-lui à boire, à manger et offre lui un gîte".
Il trouve son affaire" rocambolesque". Il ne comprend pas comment dans un pays qui se vante d’être la "patrie des droits de l’homme, on puisse enfermer quelqu’un pendant seize mois pour une histoire d’hospitalité". Le chanteur souletin affirme ne pas avoir honte d’avoir ouvert la porte de sa maison, "parce que je n’ai fait qu’appliquer les valeurs d’humanité et de fraternité que mes parents m'ont apprises". Il évoque son père, résistant, qui a pris une balle près du c¦ur en 1944. "C’est grâce à des gens que je ne connais pas qu’il a pu survivre", rappelle-t-il. "Lui aussi il a été traité de terroriste".
Quant aux personnes auxquelles il a ouvert la porte de sa demeure, il ne veut pas porter de jugement. "Moi, je ne suis ni juge ni policier. Je ne suis pas non plus un homme politique. Ce n’est pas mon travail. Je n’ai fait qu’ouvrir la porte de ma maison", souligne-t-il pendant qu’il prend une bouffée. "Cela ne veut pas dire que je cautionne la violence. Je suis abertzale, oui, j’ai chanté pour que le Pays Basque soit un pays libre, non pas un pays plus que les autres, mais un pays libre. Certains ont choisi la lutte armée. Je ne juge pas ce qu’ils font. Ils se battent à leur manière pour le Pays Basque. Moi, et ça je l’ai répété au juge, je crois que les problèmes politiques doivent se régler de façon politique. Que les gens se mettent autour d’une table pour dialoguer".
Le combat basque, légitime
Il estime que le combat des Basques pour la reconnaissance de leur identité, de leur culture, de leur langue, est légitime, et il souhaite que le Pays Basque arrête de faire partie de l’UNO, "l’Union des nations oubliées", pour faire partie d’une ONU plus juste.Il ne comprend pas le refus de cette reconnaissance par la France. Pas plus l’attitude répressive dont il est une preuve. "Je ne suis pas naïf, mais je croyais qu’en France on pouvait se faire entendre". Il a compris le contraire lorsqu’il a vu que le fait d’avoir participé à des manifestations, d’avoir collé des affiches ou d’avoir été responsable des ikastaldiak [les formations pour enseigner le basque], "sert pour conclure que Peio Serbielle est favorable à la lutte armée. Les juges sont dans une logique de non-écoute", constate-il pour affirmer peu après: "J’ai honte de ce pays. On ne peut pas me taxer d’ostracisme, ni de racisme, de n’être pas ouvert. Je crois aux valeurs qui évoquent la France, mais la France est devenue un Etat donneur de leçons".
Et de critiquer d’autres démocraties comme l’Espagne, où se déroule le procès 18/98. "Ce qui se passe à Madrid c’est un vrai scandale. On est une démocratie ou on ne l’est pas ? Si c’est oui, on a droit à se défendre. Mais malheureusement on est rentré dans une logique terrible où on est passé de la présomption d’innocence à la présomption de culpabilité". Lui aussi il a été "criminalisé, comme tant d’autres", mais cela ne le préoccupe pas.
Il ne montre pas de haine à l’égard de la justice française, ni non plus envers les médias qui ont suivi le mot d’ordre de "l’omerta politique". Il ne ressent qu’une certaine amertume pour certains qu’il croyait proches mais qui se sont montrés très éloignés, même portés disparus. Mais il a surtout de la gratitude envers ceux "qui ont dit présents", envers tous ceux "qui se sont montrés solidaires". Maintenant il se dit prêt à continuer le combat, dont la dénonciation de la situation des détenus, politiques ou de droit commun.
Dans ce sens il affirme ne pas comprendre la différence du traitement entre les uns et les autres, la double peine de l’incarcération et de l’éloignement infligée aux premiers. "Il n’y a pas raison de faire de dichotomie entre les détenus de droit commun et les prisonniers politiques". Les raisons arguées par l’Etat français "sont fausses" et sont contraires aux droits de l’homme, souligne le chanteur souletin qui dénonce par ailleurs les humiliations du milieu carcéral.
L’homme qui vient de sortir de prison est-il plus engagé que celui qui est entré en prison il y a seize mois ? "Je ne faisais pas partie des engagés. Je ne suis qu’un chanteur. Ce qui m’intéresse c’est l’homme, c’est l’avenir. En tant qu’artiste, j’apporterai ma petite pierre. Je ne suis pas plus que les autres, mais je poursuivrai mon combat". À peine sorti de prison, Peio Serbielle pense déjà à ses projets artistiques, des chansons qui porteront sans doute les pierres de son combat. Des pierres très différentes de celles qui l’ont enfermé depuis l’automne 2004.
I.L.
Peio Serbielle affirme ne pas comprendre "l’arrogance de la France" à l’égard du Pays Basque, "le côté condescendant d’un pays qui a été impérialiste et colonial, qui a beaucoup de sang sur les mains". Le chanteur souletin estime que le Pays Basque dans son ensemble et le Pays Basque nord plus concrètement ont droit à une reconnaissance en tant que peuple. Une reconnaissance qui devrait arriver par une institution. "Le Pays Basque nord a besoin d’une institution. S’il y a une majorité qui se prononce pour, qu’est-ce qu’ils [les pouvoirs de l’Etat] vont faire ? Nous envoyer des chars ? Dernièrement, il y a eu certains mouvements, certains organismes ont été créés. Mais il me semble que, avec cette dissémination de sigles, on ne veut que perdre du temps".
"Il faut une institution, il faut que les Basques puissent gérer le présent, c’est à nous de décider de notre avenir". Et d’envoyer un message aux responsables politiques abertzale : "Les abertzale ont certains points en commun pour travailler ensemble. Mais il faut aller jusqu’au bout". Comme c’est le cas d’ELB, dont le travail est qualifié d’"exemplaire" avec la création de Laborantza Ganbara.
Pourquoi pas travailler dans ce sens, celui de la désobéissance civile ? s’interroge-t-il. Peio Serbielle affirme ne pas être un homme politique, mais un chanteur. Hier, pour un concert exceptionnel, il a chanté un répertoire plutôt politique. Un répertoire qu’il a fini de forger pendant seize mois d’emprisonnement.