Voyage initiatique dans l’univers poétique de l’artiste plasticienne Patricyan
·Installée à Guiche depuis vingt ans, la plasticienne Patricyan crée des ¦uvres engagées et sensibilise à l’art les enfants
Entre ses mains naissent des univers étranges. Dans son atelier, une énorme vache trône. Assise sur son derrière les pis dressés droit devant elle, elle bombe le torse à la manière d’un chien savant. "J’ai appelé cette oeuvre Vache génétiquement modifiée. C’est ainsi que j’imagine le futur. Après des années d’enfermement dans des parcs à bestiaux, dans des étables (si l’on peut encore appeler cela des étables) où les animaux s’entassent les uns sur les autres au lieu de courir dans les champs, les vaches ont commencé à se mouvoir différemment" explique Patricyan, d’une voix douce. Dans un autre coin de la pièce, un énorme chat fait de grillage et de film plastique, se balance à l’intérieur d’un filet. Au dessus de l’oeuvre, un panneau est accroché : Attention chat importé de Pologne. "J’ai fait ce travail en mai 2005, alors que partout en France on ne parlait plus que de la constitution européenne. Beaucoup de personnes avaient peur de voir le pays envahit par des ouvriers polonais. Alors j’ai fait ce chat pour me moquer un peu de mes concitoyens" ajoute-t-elle. Sur une table, une autre sculpture recouverte d’un drap. Une nouvelle oeuvre, mais Patricyan préfère ne pas la montrer. "Même mon mari est mes enfants n’ont pas le droit de la voir. Vous savez, le processus créatif est un feu fragile, qui vacille au moindre vent (ce n’est pas de moi, mais de la psychanalyste Marie-Louise Von Franz). Quand je crée, je ne veux pas être perturbée par un regard extérieur, cela pourrait me couper dans mon élan" confie l’artiste.
Plurielle Patricyan est résolument "Pop art", un brin "Dada" et terriblement poète. Née dans les Landes, cette artiste s’est installée dans une ancienne ferme de Guiche, il y a bientôt vingt ans. Son oeuvre est faite de creux. Patricyan sculpte le vide. Avant de créer son bestiaire, elle a fait une série de personnages en grillage. Imposantes présences. De lourdes robes de maille à l’intérieur desquelles il n’y a rien, mais que l’on ne peut s’empêcher de scruter. On sent une présence. On guette l’apparition de quelque être fantastique. "Le vêtement pétrifié devient personnage. Pour ces oeuvres, je me suis inspirée de la mythologie. J’ai assemblé différentes mailles grillagées, j’avais envie de m’approcher des ailes de libellules" commente l’artiste.
Difficile de définir l’oeuvre de Patricyan. Il y a ses énormes sculptures, mais aussi ses collages, et ses performances. La jeune femme danse depuis son plus jeune âge. Elle aurait voulu en faire son métier, mais les choses se sont faites autrement. Il reste en elle un mouvement, un tourbillon qui l’entraîne, l’envie de rendre ses dessins vivants. Alors la jeune femme a longtemps présenté des mises en scène. Le visage caché derrière un masque en métal en forme de tête de vache (décidément, on y revient ), debout à côté d’un autel, elle inventait des cérémonies rituelles. "C’était une critique de notre société de consommation. Je voulais montrer ce qu’elle faisait du "principe féminin". Je ne parle pas seulement des femmes, mais de la féminité qu’il y a en chaque être, en chaque chose. Une certaine émotion, une fragilité mais aussi une part de violence. La société (par son système éducatif, les images qu’elle véhicule) a longtemps maintenu le féminin dans un état de léthargie. Elle a cantonné chaque sexe dans un rôle prédéterminé. C’est cela que je dénonce" souligne-t-elle.
Engagée Et pour ses créations vivantes, Patricyan aime particulièrement les lieux chargés d’émotion. Elle s’est ainsi produite dans le quartier de l’Ousse des bois et dans la prison de Pau. "C’était deux expériences très fortes. Lorsque je suis entrée dans la maison d’arrêt, je ne savais vraiment pas comment ma performance allait être accueillie. Je me disais que ces gens avaient d’autres choses auxquelles penser. Mais au final, le spectacle leur a plu. Ce public a compris ce que je voulais dire" se souvient Patricyan.
Derrière chaque oeuvre, il y a donc un discours militant. Mais l’artiste n’est pas pour autant du genre à se prendre trop au sérieux. L’ironie, voilà l’autre élément fort des créations de Patricyan. L’année dernière, elle a ainsi fait des montages sur les elfes et les laminak. Des oeuvres intitulées Cottingley 2005. "Cottingley c’est une petite ville d’Angleterre. Dans les années vingt, deux jeunes filles de 15 ou 16 ans avaient fait des photos truquées pour prouver l’existence des fées. À l’époque, tout le monde s’était fait berner". Dans cette série de photos, la jeune femme a photographié son visage entouré de figurines représentant des elfes. Chaque montage s’accompagne d’un commentaire. Quelques mots ironiques, qui rappellent qu’en ces temps de crise, ces ravissantes créatures ailées, sont elles aussi menacées par la grippe aviaire et autres pollutions de l’atmosphère. "J’aime travailler sur l’ombre des choses, tout n’est pas joli. Ainsi, montrer d’adorables petits elfes me gênait."La jeune femme travaille aussi beaucoup avec les scolaires. Elle est ainsi intervenue à plusieurs reprises dans l’école de Guiche et a élaboré avec les élèves un musée éphémère sur le thème de l’eau. " C’était l’occasion de sensibiliser les enfants à l’art contemporain, de les interpeller, de les faire réfléchir " explique-t-elle. Il lui arrive aussi de s’adresser aux tout-petits. " Je suis ainsi intervenue dans une crèche à la ZUP de Bayonne, à la demande du Conseil général. J’ai travaillé avec les enfants autour de l’image du jouet. Je leur ai montré des photos de poupées ou d’ours très différentes de ce qu’ils voient habituellement dans les catalogues ou les publicités. Il s’agissait de leur montrer une émotion vraie, quelque chose qui ne les incite à aucun comportement particulier. C’est important pour l’éveil de l’enfant" remarque l’artiste Patricyan a mille centres d’intérêt. Quand on l’assaille de "pourquoi", elle ne sait que répondre. Cette passionnée de Jung, de Von Franz et de psychanalyse n’a pas encore toutes les clés de son moi profond. "Quand je commence une oeuvre, quel que soit le médium, c’est d’abord une envie, je ne réfléchis pas" raconte-t-elle. Sa dernière passion en date ? Les mutxiko. "C’est un cercle vivant qui tatoue le sol, un pays (le Pays Basque). Il respire, palpite, parfois s’emporte". Et comme les oeuvres de cette femme, nous transporte. · www.patricyan.com
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