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Le JPB > L'opinion > Tribune Libre 2006-01-21
Jean-Claude Larronde / Président d'Eusko Ikaskuntza - Iparralde
L'affaire Léon Bérard

Il convient de saluer, comme elle le mérite, l'action de quelques enseignants du collège d'enseignement public de Saint-Palais qui depuis plus de quatre ans militent pour le changement du nom "Léon Bérard" donné en 1977 à leur collège, lors de sa fondation. Ceux-ci viennent en novembre dernier de se constituer en association dénommée "Gogoan" et ont porté à leur tête Robert Garat, enseignant d'histoire dans ce même collège. Le site http:/gogoa.com résume leur action et contient un dossier historique fourni à l'appui de leur revendication.

On sait que le Béarnais Léon Bérard, né à Sauveterre, fut nommé en 1940 par Pétain, ambassadeur de France auprès du Vatican. Pétain consulta le Saint-Siège pour savoir après les lois antijuives des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941 portant statut des juifs- jusqu'où il pourrait aller dans l'antisémitisme. Léon Bérard, dans un rapport daté du 2 septembre 1941, donne tous apaisements à Pétain ; le Vatican n'est pas défavorable au statut des juifs :

"Comme quelqu'un d'autorisé me l'a dit au Vatican, il ne nous sera intenté nulle querelle pour le statut des juifsŠ Il est légitime de leur interdire l'accès des fonctions publiques, légitime également de ne les admettre que dans une proportion déterminée dans les universités et dans les professions libéralesŠ Il n'y a rien dans ces mesures qui puisse donner prise à la critique du point de vue du Saint-Siège". (Cité par Claude Singer, Vichy, l'Université et les juifs, Pluriel, 1992, p183). Transparaît dans ces lignes, le caractère zélé du diplomate qui se garde bien de toute critique, même la plus légère à l'encontre de l'odieuse politique antijuive du régime de Vichy. Léon Bérard est bien, comme le relève le grand historien américain Robert O. Paxton, l'incarnation d'un "antisémitisme catholique et national" (La France de Vichy 1940-1944, Points Histoire, 1973, p 173).

Mais le rôle politique néfaste de Léon Bérard comporte aussi d'autres facettes, qui ont trait notamment à son action diplomatique auprès de l'Espagne franquiste et à l'aide qu'il lui apporte dans la répression contre les républicains espagnols et en particulier contre les Basques antifranquistes.

En février 1939, Léon Bérard fut à Burgos le négociateur officiel du gouvernement Daladier auprès du général Jordana, ministre des Affaires Etrangères de Franco. Les entretiens Bérard-Jordana durent une semaine et se concluent sur les Accords éponymes du 25 Février 1939 en vertu desquels "les deux gouvernements affirment leur volonté d'entretenir des relations amicales et de vivre en bon voisinage". Ces accords Bérard-Jordana permirent sur le plan politique la reconnaissance de jure du gouvernement Franco par le gouvernement français et ce, deux jours après leur signature, soit le 27 février 1939, alors que la guerre civile ne se terminera qu'au début du mois d'avril 1939. C'était le coup de grâce donné à la République espagnole. Léon Bérard en avait été le principal acteur.

En outre, au terme de ces Accords, "le gouvernement français s'engageait à employer tous les moyens en son pouvoir pour assurer à la nation espagnole le retour de tous ses avoirs : or, armes et matériel de guerre, bétail, flotte marchande et de pêche, ¦uvres d'art, véhicules de toutes sortes, bijoux et pierres précieuses". C'était sur le plan économique, la porte grande ouverte pour la spoliation de biens et d'avoirs appartenant à des antifranquistes résidant sur le sol français, en particulier pour la spoliation de beaucoup de biens appartenant soit à des Basques, soit au gouvernement autonome d'Euskadi : la spoliation "légale" ne tarda pas : le Tribunal Civil de La Rochelle le 21 juin 1939 -dans un jugement confirmé par la Cour d'Appel de Poitiers- suivit les conclusions du Procureur de la République qui s'était appuyé sur les Accords Bérard-Jordana et décida le retour pur et simple en Espagne -aux mains des franquistes, donc- d'avoirs appartenant à des Basques exilés. Aussitôt, 9000 caisses provenant des banques de la région de Bilbao et saisies à La Pallice-La Rochelle en 1937 furent immédiatement embarquées pour l'Espagne (Euzko Deya, 23 juillet 1939).

Les accords Bérard-Jordana furent aussi le socle politique et juridique qui permit l'emprisonnement de milliers de républicains espagnols (dont 3 à 4000 Basques) en 1939, dans le camp de concentration de Gurs, de sinistre mémoire. Fin mai 1940, une rafle sur la Côte Basque concerne 800 réfugiés nationalistes basques qui furent également internés à Gurs. Claude Laharie souligne : "A cette occasion [Accords Bérard-Jordana de février 1939], des listes de réfugiés politiques réputés dangereux avaient été fournies aux autorités françaises ; quelques mois plus tard, il avait suffi de rechercher les intéressés et de les neutraliser en les envoyant à Gurs" (Le camp de Gurs 1939-1945, J et D éditions, 1993, p 148).

Ainsi donc, après une carrière politique classique et sans doute honorable, Léon Bérard, à l'approche et durant la seconde guerre mondiale s'était -comme tant d'autres- gravement fourvoyé.

Frappé d'inéligibilité durant 10 ans à la Libération, il restera jusqu'en 1948 à titre privé l'hôte de Pie XII au Vatican, attendant "sagement sous le porche de Saint-Pierre la fin de la grêle" comme l'écrira joliment François Mauriac.

Le Président de la République a reconnu il y a quelques jours que le texte de loi sur "le rôle positif" de la colonisation "divisait" les Français ; en tirant les conséquences, il a indiqué que ce texte serait "réécrit".

Qui peut dire aujourd'hui que le nom de Léon Bérard donné au collège public de Saint-Palais ne divise pas profondément les Béarnais et les Basques de ce département ?

Il appartient au Président Lasserre d'en tirer les conséquences puisqu'aussi bien la décision est du ressort du Président du Conseil Général. On avait voulu dans l'Etat Espagnol, à la mort de Franco, "privilégier l'oubli". On s'aperçoit aujourd'hui que le besoin de "récupération de la mémoire historique" se fait là-bas de plus en plus vif et pressant. Il en sera de même ici.


 
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