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Le JPB > Sujet à la une 2006-01-19
Le Forum Social Mondial se tient jusqu´à dimanche à Bamako
Le Forum Social Mondial nouvelle formule débute aujourd’hui au Mali pour se prolonger au Venezuela. Le JPB couvrira l’événement avec deux envoyés spéciaux sur place, Iban Etxezaharreta à Bamako et Rémi Rivière à Caracas

La formule a à peine cinq ans. Celle de réunir tout ce que le monde peut compter d’organisations non gouvernementales, de syndicats et d’associations, pour mettre en échec les politiques néolibérales menées sur toute la planète, et mieux, proposer et échanger pour rendre "un autre monde possible". Pourtant, la "galaxie" altermondialiste, qui a fait spectaculairement irruption sur la scène mondiale en faisant avorter le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce à Seattle en 1999, semble à la recherche d’un second souffle.

Le Forum Social Mondial annuel inauguré en 2001 à Porto Alegre au Brésil, qui se réunit en même temps que les "maîtres du monde" (chefs d’entreprise multinationale, chefs d’Etat et de gouvernement, "décideurs",...) du Forum, économique celui-là, mondial de Davos en Suisse, est désormais polycentrique. Il se déroule du 19 au 23 janvier à Bamako, capitale du Mali, pour se prolonger du 24 au 29 janvier à Caracas, capitale du Venezuela. Un troisième devait également s’organiser à Karachi, au Pakistan, mais suite au terrible tremblement de terre de 2005, il a été reporté sine die. Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, l’un des initiateurs de l’idée de Forum social mondial, passant de la posture de simple opposition à celle de proposition, évoque "une sorte d’épuisement de la formule initiale", ainsi que le risque de "dépolitisation et de folklorisation" du FSM.

Frustrations

C’est que le FSM est un espace de rencontres et de débats, au ciment antilibéral, mais ne prenant pas de décision en tant que tel. D’où peut-être un sentiment de frustration de participants vis-à-vis de quelque chose ne débouchant sur l’action. Lors du FSM 2005 à Porto Alegre, nombre de figures de l’altermondialisme avaient signé un manifeste proposant une base de revendications et de mobilisations communes à l’échelle planétaire [publié notamment en "Opinion" dans le JPB]. Certains rêvent à la construction d’une nouvelle Internationale, tandis que d’autres craignent la constitution d’un nouvel appareil politique bureaucratique. Les débats sont parfois vifs. Toujours est-il que la confrontation du mouvement altermondialiste au politique semble inévitable. Il est en tout cas significatif lorsqu’il se déroule dans un pays en pleine "révolution bolivarienne" où les politiques de réformes menées par Hugo Chavez au profit des classes populaires rencontrent nombre de résistances et de critiques ­en particulier en France à travers des éditoriaux, rédigés par des libéraux il est vrai.

Au-delà de ces controverses, le Forum Social Mondial permet un formidable coup de projecteur. Cela avait été le cas en 2004, lorsque le FSM s’était déplacé à Bombay, en Inde ­les intouchables, et les catégories sociales subissant le plus fortement les inégalités sociales avaient été au-devant de la scène. À Caracas, c’est le continent sud-américain en plein virage à gauche (comme l’attestent une nouvelle fois les élections en Bolivie ou au Chili) qui tente de s’organiser en dehors de son puissant voisin du Nord, et expérimente de nouveaux mouvements sociaux (paysans sans terre, piqueteros, zapatistes,...). À Bamako, c’est le continent africain, le plus marginalisé dans le commerce mondial, qui concentre les conflits ouverts (du Soudan à la Côte d’Ivoire), qui entend avoir voix au chapitre. Pas moins de 300 organisations y participeront. Sur la pluralité des questions qui seront abordées (guerre, femmes, libéralisme mondialisé, environnement,...) celle de l’agriculture prendra un écho particulier.

Si plus de 50% de la population mondiale vit de l’agriculture, le taux est encore plus important en Afrique. À la réponse apportée par l’OMC en décembre à Hongkong prévoyant la fin des subventions à l’agriculture en 2013, celle proposée par le FSM devrait être plus nuancée: oui à une politique publique de soutien des prix, non aux subventions des pays du Nord pour l’exportation dans les pays du Sud.

Autre particularité de ce premier forum polycentrique, celle d’une date anniversaire. Il y a 50 ans se tenait la conférence de Bandung, avec l’entrée en scène des pays du Sud face aux deux blocs (soviétique et nord américain). Un Sud qui entend redevenir acteur avec une "Conférence des peuples" qui s’est tenue la veille de l’ouverture du FSM à Bamako, pour "la reconstruction de l’internationalisme des peuples et du front anti-impérialiste". Comme un perpétuel recommencement.



Le Burkina au risque de la libéralisation des télécoms
I.E.

[Ouagadougou]

L’Afrique aussi connaît l’explosion des télécommunications. Dans les grandes villes, les "télécentres" (cabines téléphoniques gérées par un privé) se succèdent tous les 300 mètres, les télécartes sont vendues par les gamins à chaque carrefour et feu rouge (qu’ils ont troquées contre la vente de journaux à la criée), et les téléphones portables s’affichent. Un usage ostensible de ce dernier, analysé par Aminata Traoré, ancienne ministre malienne de la Culture et figure de proue altermondialiste africaine, dans l’ouvrage collectif Les télécommunications entre bien public et marchandise (Ed. Charles Lépold Mayer). Le livre a été présenté publiquement la semaine dernière dans la capitale du Burkina Faso au Centre national de la presse Norbert Zongo (du nom du journaliste assassiné en 1998) par une partie de ses auteurs. Et de montrer que sous des dehors de généralisation de l’accès aux télécommunications se dissimulent de profondes inégalités. Résumé dans ce mot burkinabé qui dit que "c’est bien ; mais c’est pas arrivé...". Bruno Jaffré, auteur de biographies de Thomas Sankara et coordinateur de l’ouvrage a mis en garde sur les conséquences de la déréglementation et de la privatisation des télécoms. Au Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres du monde, c’est l’Onatel, société publique qui gère les télécoms. Le principe de sa privatisation a été voté voici plus de 5 ans, dans le cadre du "programme d’ajustement structurel" imposé par le Fonds Monétaire International, mais aucun opérateur privé ne se présente.

Public ou privé, les opérateurs se révèlent la plupart du temps défaillants. Du moins au Burkina, où 8 000 villages n’ont pas le téléphone. Une forte demande, mais une faible offre constate l’universitaire ouagalais Nyamba André. Dès lors des associations s’organisent en renouant avec "les installations communautaires", pratique des années 60 lors des indépendances, qui consiste à installer une cabine téléphonique dans les villages. L’initiative, présentée par Mousbila Sankara, consiste, avec l’aide d’une association de solidarité française des PTT, de fournir le matériel, de l’installer (avec les ressources humaines du village), puis de négocier ensuite avec l’Onatel l’ouverture d’une ligne avec des prix préférentiels. Et de s’assurer à l’avance que la gestion de la cabine est collective, associative et non patrimoniale, comme cela avait pu être le cas 40 ans plus tôt.

Une immédiateté et une connexion qui ne sont pas sans conséquences dans la culture de tradition orale des villages Burkinabé. Ce qui a été mis en lumière par le sociologue N. André et ses étudiants au travers d’enquêtes. Ainsi, les salutations entre Burkinabé, qui sont plutôt longues, se réduisent, au téléphone (qui coûte cher), à un simple "kebare" (salut) ; de même que l’information immédiate peut être d’une certaine brutalité dans des sociétés où l’intime est particulièrement protégé au travers nombre d’intermédiaires ou de circonvolutions. Enfin, c’est le rapport au temps qui se trouve bousculé, et le sociologue entrevoit la fin de la dite "heure africaine". Si le fils immigré à Barcelone a dit qu’il téléphonerait au village à 19h, c’est à cette heure-là qu’il faut que le parent soit présent à la cabine. Ce n’est pas forcément plus mal.


 
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